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Arts et culture

C’est possible de vivre dans une société pluri-religieuse

Crédit visuel : Élodie Ah-Wong – Directrice artistique

Article rédigé par Davy Bambara – Journaliste

À l’Université d’Ottawa (U d’O), la diversité religieuse fait partie du quotidien. Étudiant.e.s catholiques, musulman.e.s, juif.ve.s, sikh.e.s, hindou.e.s, bouddhistes ou non croyant.e.s partagent les mêmes espaces, entre cours et vie associative. Si cette cohabitation peut apparaître naturelle aujourd’hui, elle s’inscrit pourtant dans une histoire marquée par des tensions et des transformations profondes. 

Une coexistence rendue possible par l’histoire

La réalité actuelle du pluralisme religieux ne s’est pas construite spontanément. Elle est le fruit d’une évolution progressive des mentalités et des institutions. Selon Emma Anderson, professeure en études anciennes et sciences des religions, les rapports entre religions ont longtemps été marqués par l’exclusion. 

"Avant les années 1960, la position de l’Église était beaucoup plus fermée : il fallait adhérer à une seule vision pour être dans le vrai "

-Emma Anderson-

Un tournant majeur s’opère dans les années 1960, avec une ouverture progressive aux autres croyances. Cette transformation permet de reconnaître des éléments communs entre différentes traditions religieuses. « Il y a beaucoup de croyances partagées entre les Juif.ve.s, les Chrétien.ne.s et les Musulman.ne.s », souligne-t-elle, évoquant notamment des figures communes comme Abraham ou Noé.

Aujourd’hui, cette reconnaissance du socle commun favorise un dialogue plus apaisé entre les religions. Elle contribue à faire évoluer les perceptions, en mettant davantage l’accent sur ce qui rassemble plutôt que sur ce qui divise.

Par ailleurs, la perte de pouvoir de l’institution religieuse a entraîné une redéfinition du rapport à la religion, parfois marquée par une forme de rejet. L’usage de termes religieux comme jurons en est un exemple. « Ces mots traduisent souvent un désaccord avec ce que l’Église a fait subir dans le passé », explique Jean Marcel Ndumbi, professeur de religion. Aujourd’hui, cette histoire continue d’influencer les perceptions. 

Entre méfiance, distanciation et héritage culturel, le rapport à la religion demeure complexe. Pour Ndumbi, l’un des enjeux majeurs réside dans la transmission : « Il faut repenser la manière de parler de religion aux jeunes dans une société très polarisée. »

Une diversité vécue au quotidien

Sur le terrain, la diversité religieuse est une réalité concrète pour les étudiant.e.s. Djeneba Camara, de confession musulmane et étudiante en génie civil et technologies de l’informatique, décrit une cohabitation généralement positive. « Une société pluri-religieuse, c’est un espace où des personnes de différentes religions vivent ensemble dans le respect et la paix », affirme-t-elle. 

Elle souligne que cette diversité constitue une richesse, permettant de découvrir d’autres cultures et façons de penser. « Chacun.e peut croire en ce qu’iel souhaite, et cela enrichit notre vie », dit-elle. 

Cependant, cette cohabitation n’est pas exempte de tensions. Camara évoque avoir été témoin de discriminations, notamment liées au port du voile : « Un jour, un homme m’a insultée à cause de mon voile, utilisant des propos vulgaires et stéréotypés ». Ces expériences rappellent que, malgré les avancées, certains préjugés persistent. La diversité religieuse peut ainsi être à la fois une source d’enrichissement et un terrain de conflits.

L’éducation et le dialogue comme clés du vivre-ensemble

Face aux tensions, aux incompréhensions et aux préjugés qui peuvent émerger dans une société pluri-religieuse, un levier revient de manière constante dans les témoignages : l’éducation. Plus qu’un simple apprentissage académique, elle apparaît comme un outil essentiel pour déconstruire les stéréotypes et favoriser une compréhension réelle des croyances. Pour Camara, la méconnaissance est au cœur de nombreux malentendus.

"Si chacun.e prenait le temps et la motivation de connaître les pratiques et valeurs des autres, cela permettrait de mieux respecter les croyances de chacun.e."

– Djeneba Camara –

À ses yeux, l’éducation ne consiste pas seulement à apprendre des faits, mais à développer une capacité à comprendre l’autre sans jugement préalable. Dans un contexte où les identités religieuses peuvent être visibles par des pratiques, des symboles ou des tenues, cette compréhension devient essentielle pour éviter les raccourcis et les préjugés.

Cette idée rejoint également la perspective de Ndumbi, pour qui l’enseignement de la religion peut jouer un rôle structurant dans la formation des jeunes. En abordant différentes visions du monde, il estime possible d’ouvrir un espace de réflexion critique plutôt que d’imposer une vérité unique. « Croire ou ne pas croire reste une question personnelle », rappelle-t-il, insistant sur l’importance de donner aux élèves les outils nécessaires pour se positionner eux-mêmes.

Au-delà des salles de classe, le dialogue entre étudiant.e.s constitue un autre pilier du vivre-ensemble. Sur les campus universitaires, les échanges informels jouent un rôle tout aussi important que les enseignements formels. 

Camara souligne d’ailleurs que parler de religion entre étudiant.e.s est souvent « naturel et enrichissant ». Ces discussions, lorsqu’elles se déroulent dans un climat de respect, permettent de poser des questions, de corriger des idées reçues et de mieux saisir la complexité des croyances.

Cependant, ce dialogue ne va pas toujours de soi. Il suppose certaines conditions : une écoute active, une volonté d’ouverture et la capacité d’accepter la différence sans chercher à convaincre ou à imposer son point de vue. 

Anderson insiste justement sur cette posture, en évoquant l’importance d’une attitude fondée sur la compassion et la reconnaissance de l’autre dans son humanité, indépendamment de ses convictions religieuses.

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