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Arts et culture

Construire un refuge à soi : l’art pour s’évader, l’art pour se retrouver

Crédit visuel : Élodie Ah-Wong Directrice artistique

Chronique rédigée par Bianca Raymond — Cheffe du pupitre Arts et culture

Faire de l’art, peut-il vraiment nous servir  ? C’est une question qu’on entend souvent – et que je me suis moi-même posée. La  première fois qu’on m’a demandé pourquoi je dessinais, pourquoi je faisais de l’art en général, je n’avais aucune idée de quoi répondre. Aujourd’hui, la réponse me semble évidente : pour me défiler, pour m’échapper de cette réalité parfois étouffante.

Des formes d’évasion multiples

Dessiner permet de créer un univers dans lequel il devient plus facile de communiquer. Après tout, une image vaut mille mots. Il suffit parfois de prendre un crayon et de tracer quelques lignes pour que quelque chose prenne forme. Cela peut aussi offrir l’opportunité d’explorer de nouveaux médiums, souvent surprenants.

Il y a quelques années, j’ai découvert le pastel sec. Au départ, j’étais sceptique. Pourtant, j’ai vite compris que ce médium offrait une légèreté particulière – autant dans son usage que dans le résultat final. Les couleurs se fondent entre elles, les contours restent doux, presque flous. Cette souplesse permet de ralentir, de faire le vide, de s’évader dans un paysage inventé : un ciel bleu éclatant, un soleil radieux, des nuages qui semblent flotter hors du temps.

La musique agit différemment. Elle n’a pas été créée pour apaiser ou faire bouger à proprement parler, mais elle devient un outil puissant pour se recentrer sur le moment présent. Mettre des écouteurs et lancer une liste de lecture, c’est parfois créer une barrière invisible entre soi et le monde extérieur.

Certaines chansons invitent à chanter à tue-tête et à oublier, ne serait-ce l’espace d’un instant, les soucis du quotidien. D’autres, à leur volume maximal, accompagnent un voyage en voiture, fenêtres grandes ouvertes, avec des ami.e.s. Parfois, les trames sonores de comédies musicales – comme Hairspray – permettent de replonger dans une histoire déjà aimée. La musique devient alors un espace personnel, pour réfléchir, ressentir ou simplement respirer.

La lecture offre un refuge encore différent. Lire, c’est s’envoler dans un autre monde, loin de la réalité, même pour un roman dont l’univers reste réaliste. On entre dans la tête des personnages, on partage leurs peurs, leurs hésitations, leurs espoirs. Les genres comme la fantaisie ou la fantaisie romantique séduisent justement parce qu’ils proposent un monde régi par des règles différentes des nôtres. Les éléments magiques et merveilleux transportent les lecteur.rice.s dans un ailleurs qui contraste avec la routine quotidienne.

Construire son propre univers

L’écriture permet de créer cet ailleurs soi-même. Inventer une intrigue, façonner des personnages, imaginer des lieux fictifs devient souvent une manière indirecte d’exprimer ses propres questionnements. Beaucoup d’auteur.rice.s glissent une part d’eux-mêmes dans leurs œuvres – que ce soit dans un personnage, un décor ou conflit central. 

On peut penser à Biz, qui, avec son premier roman Dérives, plonge dans une réflexion plus intime, explorant les failles, les doutes et les tensions intérieures de son personnage principal. La fiction devient un espace pour interroger son époque et ses propres contradictions.

De son côté, Evelyne Trouillot ancre profondément ses récits dans la culture haïtienne, notamment dans Rosalie l’infâme. En revisitant l’histoire et la mémoire collective, elle transforme l’écriture en lieu de transmission, mais aussi en espace de résistance et de réflexion. Dans ces cas, l’écriture ne sert pas seulement à inventer un monde : elle permet de revisiter le réel, de le comprendre autrement – parfois même de le réparer symboliquement.

Une pause, pas un abandon

Fuir la réalité, même temporairement, ne signifie pas l’abandonner. Certes, l’art ne résout pas tous les problèmes ni ne fait disparaître toutes les inquiétudes. Il offre néanmoins un espace de détente, une parenthèse où l’on peut déposer les poids trop lourds à porter. Et après cette pause, on revient au réel – peut-être pas définitivement transformé.e, mais plus solide qu’avant.

Aller au cinéma, par exemple, c’est accepter d’entrer dans le noir et de laisser quelqu’un d’autre porter le feu de l’histoire pendant un moment. Pendant environ deux heures, le monde extérieur s’éteint tranquillement : téléphones portables en mode silencieux, responsabilités laissées à l’extérieur de la salle. On rit, on pleure, on retient notre souffle pour des personnages fictifs – et pourtant, l’émotion reste bien réelle. Le film terminé, de retour à la lumière du monde extérieur, les problèmes sont toujours présents, mais notre esprit est plus prêt à les affronter.

Les musées, quant à eux, offrent un refuge différent. Le temps ralentit parce qu’on observe et contemple ce qui nous entoure. Dans un quotidien saturé de notifications, de messages urgents et d’horaires chargés, s’arrêter devant une œuvre devient un vrai moment de détente. On  interprète et on ressent. Personne ne nous demande d’être productif.ve. On a simplement le droit d’être.

On questionne peut-être l’utilité de l’art parce qu’on  ne peut quantifier le soulagement qu’un roman procure après une journée difficile, ou encore parce qu’on ne peut pas mesurer une chanson en productivité. Pourtant, ce qu’il transforme reste discret mais essentiel : notre manière d’habiter le monde. Il permet de prendre de la distance sans se détacher complètement, de ressentir sans être submergé.e, de comprendre sans forcément analyser.

Mais l’art peut-il réellement nous servir ? Peut-être pas au sens habituel : l’art ne paie pas toujours les factures, ne répond pas aux courriels, ne règle pas les conflits. Mais si être utile signifie offrir un espace où respirer quand tout devient trop rapide, trop exigeant, trop bruyant — alors l’art s’impose comme nécessaire.

Il ne sauve pas le monde, mais il nous offre parfois le souffle pour nous sauver nous-mêmes — juste assez pour continuer.

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