Inscrire un terme

Retour
Actualités

Dr Alexandre Kokoko Petiquan : « Le racisme systémique est un problème réel »

Crédit visuel : courtoisie

Article rédigé par Sandra Uhlrich — Journaliste

En 2015, le Canada s’est engagé à répondre à 94 appels à l’action du processus de vérité et de réconciliation, dont 7 concernent la santé. Dix ans plus tard, ils sont toujours en cours, sans bilan clair. En 2020, la mort de Joyce Echaquan, au Québec, a mis en évidence les graves manquements du système de santé pour les populations autochtones. La Rotonde a discuté avec le Dr Alexandre Kokoko Petiquan pour analyser ces problèmes et expliquer comment les étudiant.e.s peuvent les aborder.

La Rotonde (LR) : Que faut-il changer dans la gouvernance du système de santé, selon une perspective autochtone ?

Alexandre Kokoko Petiquan (AKP) : Je pense que la première étape consiste à reconnaître l’existence d’un problème; nous le connaissons toutes et tous : le racisme systémique. Le système de santé s’inscrit dans une société coloniale dont l’objectif était d’assimiler les populations autochtones. Cette logique reposait sur des actions planifiées, intentionnelles et réfléchies. Les pensionnats. La rafle des années 60. La crise de la tuberculose dans les années 1950, avec le navire qui faisait le tour de l’Arctique pour récupérer les personnes infectées, les amener au sud dans des sanatoriums, sans jamais informer les familles de l’endroit où elles se trouvaient, même en cas de décès. Que fait-on, alors, de ce manque d’autonomie, de gouvernance et même, disons-le, de décence humaine ? 

Il a fallu attendre plus de 150 ans avant que la vérité fasse l’objet d’une reconnaissance. Ainsi, pour comprendre la gouvernance, il faut définir le problème et en prendre conscience.

LR : Les communautés devraient-elles donc gouverner leurs propres systèmes de santé ?

AKP : Dans le contexte autochtone, l’autodétermination correspond, en quelque sorte, à la mise en œuvre de l’autogouvernance. Dans notre communauté, nous avons une population âgée. Il y a aussi la question des traumatismes intergénérationnels : nous ne cherchons pas seulement à guérir, mais aussi à maintenir le lien entre les aîné.e.s, gardien.ne.s des savoirs, et les jeunes. La seule manière de préserver cela consiste à gouverner notre système de santé nous-mêmes, afin d’offrir à nos aîné.e.s une vie active au sein de la communauté et de maintenir cette continuité d’échange et de savoir intergénérationnel.

Dans ce contexte, la question se pose effectivement : l’autogouvernance améliorera-t-elle la santé ? Plusieurs pensent que oui. Mais il existe des nuances. La gouvernance, notamment équitable, exige également des ressources, de l’autorité et de la reconnaissance. Or, qui fournit cela ? Est-ce quelque chose qui se réalise de manière autonome, ou est-ce quelque chose que la société dominante « accorde » ?

LR : Serait-il alors nécessaire de reconstruire le système en profondeur ? 

AKP : Ce serait une approche audacieuse de déconstruire et de reconstruire le système existant. Je suis plutôt d’avis que l’on doit travailler avec ce qu’on a et le faire évoluer vers ce qu’on veut pour l’avenir. Déconstruire, ce serait tout déconstruire — nos approches, nos cadres, même les bonnes choses qui bénéficient à la société. 

La gouvernance conserve une place importante, mais nous devons également nous intégrer et être reconnu.e.s dans le système de santé. Nous agissons comme des agent.e.s et des acteur.rice.s à part entière, capables d’influencer, de changer et de bâtir des coalitions. Maintenant que nous nous sommes adapté.e.s, nous cherchons à travailler ensemble. Sans renoncer à nos valeurs, il faut comprendre celles des autres et imaginer une gouvernance partagée. Le système continuera d’exister de toute façon.

LR : Comment appréhender la notion de bien-être dans ce système imparfait ?

AKP : Qu’est-ce que le bien-être ? Cela dépasse aujourd’hui la simple absence de maladie. Il s’agit de la perception d’être bien, de pouvoir atteindre ses objectifs et d’avoir la résilience pour faire face aux impacts du monde. En santé publique, la qualité de vie se mesure souvent à partir de l’espérance de vie et de la productivité. Mais ces indicateurs utilisés par la société pour définir le « bien-être » correspondent-ils réellement à chaque individu ? S’adaptent-ils à son histoire, à son contexte et à ses objectifs pour l’avenir ?

Après avoir satisfait vos besoins fondamentaux, vous pouvez établir vos propres normes de santé et de bien-être. C’est à ce moment-là que vous comprenez réellement ce qu’est la santé pour vous. Cela revient à l’autodétermination : définir soi-même ce que signifie le bien-être et comment cela transforme notre interaction avec la société. Par conséquent, le First Nations Health Council et la First Nations Health Authority ont également créé un modèle de déterminants de la santé centré sur l’individu, la famille, la communauté et l’environnement.

LR : Que diriez-vous à une personne qui souhaite devenir professionnel.le de santé, malgré les failles du système ? 

AKP : La première étape consiste à s’impliquer et à comprendre le système. Qui sont les acteur.rice.s ? Quelle histoire et quel contexte ont façonné ces rapports de pouvoir ? Ensuite, il faut essayer d’identifier les « leviers » qui permettent de transformer certaines structures. Finalement, sans cette exploration, il reste impossible de mesurer l’impact que l’on aurait pu avoir. 

Pour un.e jeune qui entre dans le domaine et voit à quel point le monde est complexe, je lui dirais : n’essaie pas de comprendre ce que tu veux faire; essaie de comprendre qui tu veux être. Souhaite-t-on appartenir (belong) ou être reconnu.e. par les autres ? Veut-on changer le monde ou incarner ce changement ? Face au syndrome de l’imposteur que plusieurs étudiant.e.s expérimentent dans le milieu, je rappelle également ceci : le syndrome de l’imposteur s’enracine quand on oublie qui l’on est et qu’on adopte une personne qui n’est pas soi. 

Inscrivez-vous à La Rotonde gratuitement !

S'inscrire