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Arts et culture

Immersion dans le monde de Maurice Ravel : une après-midi à l’Opéra

Crédit visuel : Courtoisie – Florence Montminy

Critique rédigée par Sandra Uhlrich — Journaliste

À travers un retour en enfance dans un univers déjanté, l’Ensemble d’opéra de l’Université d’Ottawa (U d’O) a fait découvrir à son audience un compositeur français du XXe siècle, Maurice Ravel. Du 6 au 8 mars, l’Ensemble de l’U d’O et des ensembles invités ont interprété l’opéra « Shéhérazade » en première partie, puis « L’enfant et les Sortilèges », plongeant l’audience dans un imaginaire absurde et ludique. 

Shéhérazade : musicalité dissonante

Pour une oreille habituée aux musiques contemporaines, les œuvres de Ravel peuvent sembler pour le moins déconcertantes. La première partie du spectacle s’est ouverte sur l’œuvre Shéhérazade, notamment avec les morceaux « Asie » et « La Flûte enchantée ».

Bien que la musique de l’ensemble orchestral se soit révélée agréable et intrigante, la partie chantée s’est avérée plus critiquable. D’abord, un manque alarmant de recherche de poésie dans le texte se faisait sentir : peu de rimes et presque aucune figure de style. De plus, ces lacunes devenaient d’autant plus visibles avec les paroles en français et en anglais qui défilaient en haut de la projection (qui servait de décor de fond de scène). Chaque spectateur.rice francophone pouvait ainsi constater un certain manque de cohérence ou de recherche dans le texte. 

Ensuite, la superposition des voix sur la trame musicale semblait parfois presque comique : la mélodie ne correspondait pas toujours à la musique jouée par l’orchestre. Il arrivait même que, par moments, la musique et la voix se contrastaient, ce qui soulève la question de l’intention artistique de Ravel dans cette composition.

L’interprétation des ensembles demeurait cependant, somme toute, réussie. L’arrière-plan projeté aidait le public à s’immerger dans l’univers des chansons. Trois chanteuses ont alterné les couplets des œuvres, un choix de distribution qui laissait perplexe quant à la symbolique recherchée, sans toutefois nuire à la cohérence globale de la prestation.

L’enfant et les sortilèges — Absurde et théâtral

La deuxième partie du spectacle a proposé une virée imaginaire dans l’enfance. L’histoire met en scène un enfant qui refuse catégoriquement de faire ses devoirs. Il se rebelle alors : il déchire ses livres, fait tomber sa tasse qui se brise, tire sur la queue du chat et dérange le balancier de l’horloge.

Tous les éléments de sa chambre prenaient alors vie, lui faisant prendre conscience des conséquences de ses actes. Cette galerie d’objets et de créatures personnifiées rappelle le classique Disney La Belle et la Bête, où le mobilier et les objets du quotidien s’animent également. 

Le mobilier s’est d’abord animé, s’époumonant rageusement « Plus de l’enfant ! ». Ensuite, une horloge se mettait à sonner frénétiquement, désemparée après avoir perdu son balancier. Puis apparaissaient la tasse cassée, le feu dansant et les personnages de tapisserie brûlés. Cette dernière scène, portée par le refrain « Adieu, Pastourelles ! Pastoureaux, adieu ! », formait un tableau musical remarquable, sublimé par des passages en canon et par une belle couleur musicale. 

Une princesse issue d’un conte de fées déchiré prenait ensuite la parole, suivie du cahier d’Arithmétique ! Ce dernier numéro constitue un véritable délice à l’oreille : plus rythmé et ludique, il se construit autour de questions-réponses absurdes (4 et 4=18, 11 et 6=25, etc.). La chanson s’ouvre sur la problématisation d’exercices de mathématiques, qui, même un siècle après l’écriture de la pièce, conservent une logique très familière : « Deux robinets coulent dans un réservoir ! Deux trains omnibus quittent une gare à vingt minutes d’intervalle ». De quoi rappeler aux  plus jeunes spectateur.rice.s d’aller faire leurs devoirs ! 

La pièce s’achevait lorsque l’enfant se retrouvait dans le jardin, assailli de toutes les petites créatures qu’il avait auparavant martyrisées (écureuil, chat, libellule, grenouille, etc.). Pris de remords, il commencait par soigner la blessure de l’écureuil, ce qui marque un premier pas vers la rédemption et le pardon. Les animaux, apaisés, unissaient alors leur voix à celle de l’enfant dans un ultime appel — «Maman!» — marquant le retour à l’innocence et la fin du sortilège.

Pièce déjantée donc, où l’imagination du public doit se joindre à la représentation. Les détails de la trame narrative ne se révélaient pas toujours très clairs, et l’absurde frôlait parfois le grotesque. Finalement, le contraste entre le style opératique et le caractère juvénile de la pièce renforçait d’ailleurs cet aspect presque inadéquat. 

Le talent au service de la musique

Au-delà de l’histoire mise en musique par Ravel et écrite par Colette, il convient de souligner la performance remarquable des ensembles musicaux et vocaux, ainsi que la qualité des costumes. Qu’il s’agisse du fauteuil, de l’horloge ou de la théière, costumer des objets du quotidien requiert sans nul doute un travail scénographique inventif. L’originalité des costumes d’arbre mérite également d’être soulignée, tout comme une mention honorable au crapaud ! 

De plus, fidèles à la tradition de l’opéra, les chanteuses et chanteurs n’utilisaient pas de micro, malgré une salle comble. Il va sans dire que le contrôle vocal nécessaire pour une telle performance était au rendez-vous.

Même si je n’ai pas forcément apprécié l’histoire en tant que telle, l’énergie des artistes et la créativité du décor m’ont marqué. Un opéra qui ne plaira pas nécessairement à tout le monde certes, mais qui propose une immersion audacieuse dans l’imaginaire débridé de Ravel.

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