
La nostalgie : refuge émotionnel et miroir du présent
Crédit visuel : Élodie Ah-Wong — Directrice artistique
Article rédigé par Bianca Raymond — Cheffe du pupitre Arts et culture
Sur les réseaux sociaux, une tendance circule : « 2026 est le nouveau 2016 ». Listes de lecture, maquillage et références culturelles du milieu des années 2010 refont surface, comme si toute une génération cherchait à revivre une époque perçue comme plus simple. Derrière ce regain d’intérêt pour le passé se cache toutefois un phénomène plus profond : la nostalgie, à la fois mécanisme psychologique et moteur culturel.
Entre reconstruction sélective et régulation émotionnelle
D’un point de vue psychologique, la nostalgie ne se résume pas à un simple souvenir attendri. Selon la psychologue Marie-Ève Bégin-Galarneau, elle constitue une reconstruction sélective du passé, qui met en lumière « les bons aspects » d’une certaine période. Cependant, elle peut également se transformer en « fuite du présent » lorsque celui-ci est perçu comme insécurisant. Bégin-Galarneau souligne par ailleurs que, depuis la pandémie, l’anxiété environnementale, politique et économique s’est intensifiée :
« On est dans un monde de plus en plus dur, marqué par la guerre, où les gens se sentent parfois impuissant.e.s. Dans cette impuissance, on cherche alors refuge dans un espace de nostalgie »
— Marie-Ève Bégin-Galarneau —
Le phénomène ne serait donc pas nouveau, mais amplifié par le contexte contemporain. Selon elle, la nostalgie agit comme une forme de régulation émotionnelle : lorsque les individus se sentent submergé.e.s par le présent, iels se tournent vers des souvenirs associés à la sécurité ou à la chaleur affective. Ce processus repose toutefois sur une mémoire biaisée : « On vient sélectionner des faits saillants, spéciaux, qui sont positifs », précise-t-elle. Cette reconstruction peut alors devenir néfaste si elle transforme le passé en idéal inaccessible.
La psychologue insiste néanmoins sur le caractère ambivalent du phénomène. « Un peu de nostalgie peut permettre de mettre en lumière des beaux souvenirs, de ramener de la joie », affirme-t-elle, en évoquant que les films d’enfance revisités à l’âge adulte, peuvent devenir alors des outils de connexion intergénérationnelle. Selon elle, la nostalgie peut donc être saine lorsqu’elle sert à créer du lien plutôt qu’à fuir la réalité.
De l’expérience individuelle au phénomène collectif
Au-delà de la sphère individuelle, la nostalgie semble également structurer les dynamiques collectives. Bégin-Galarneau remarque que lorsqu’un grand nombre de personnes se tournent vers une même période, on peut y voir un phénomène psychologique collectif. En ce sens, les réseaux sociaux amplifient ces mouvements, qu’il s’agisse d’un retour à une esthétique, à une musique ou à une mode particulière.
Elle souligne aussi que, dans une société capitaliste tournée vers la nouveauté, valoriser le passé peut paradoxalement devenir un geste critique. Revisiter des vêtements en friperie ou redonner vie à des œuvres anciennes permettrait de ralentir ce besoin constant de la nouveauté.
Dans le champ artistique, cette tension entre idéalisation du passé et commentaire du présent est encore plus marquée. Selon Tibor Egervari, professeur en théâtre et en histoire de l’art, la nostalgie traverse l’ensemble de la tradition occidentale. « Les bons vieux temps ont toujours existé », affirme-t-il. Pour lui, les artistes se tournent vers le passé « pour la même raison que le reste de l’humanité ». Lorsqu’iels se sentent en décalage avec leur époque, iels cherchent dans le passé une source d’inspiration ou de consolation.
La nostalgie comme reflet du présent
La nostalgie ne se limite pas à l’idéalisation : elle peut aussi constituer une critique du présent, selon Egervari. Le théâtre, en particulier, raconte fréquemment des histoires du passé. Même chez Shakespeare ou Molière, certains personnages incarnent une forme de nostalgie liée à la jeunesse ou à une vigueur perdue, soulignant ainsi les manques ou les failles du présent.
Elle constitue ainsi un moteur culturel durable. Chaque époque interprète son passé, parfois pour le célébrer, parfois pour s’en distancier, ce qui confirme l’importance constante de la mémoire dans la création. Les courants qui rejettent radicalement l’héritage antérieur se définissent d’ailleurs « par le rejet du passé ».
Si la nostalgie peut offrir un apaisement temporaire, elle comporte aussi des limites. Bégin-Galarneau rappelle que « le passé n’est jamais parfait » et insiste sur le fait que la mémoire fonctionne par sélection. Cela peut ainsi créer des images idéalisées, voire irréalistes, d’une certaine époque. Cette reconstruction peut devenir problématique lorsqu’elle transforme un souvenir en modèle inaccessible, ou nourrit l’idée qu’« avant, c’était mieux ».
Dans un contexte marqué par l’incertitude, cette comparaison constante avec le passé peut accentuer le sentiment d’insatisfaction face au présent. La nostalgie cesse alors d’être un simple refuge pour devenir un filtre à travers lequel l’actualité semble toujours déficiente. Comme le rappelle Egervari, il s’agit souvent d’« un commentaire […] sur le présent ».
Entre refuge émotionnel et ressource créative, la nostalgie apparaît moins comme une simple tendance que comme un indicateur des préoccupations et des besoins partagés par une génération. Si « 2026 est le nouveau 2016 », ce n’est peut- être pas seulement par goût esthétique, mais parce que le présent nous pousse à trouver des repères et du sens ailleurs, en dehors de l’immédiat.
