Crédit visuel : Élodie Ah-Wong — Directrice artistique
Entrevue rédigée par Bianca Raymond — Cheffe du pupitre arts et culture
À l’ère d’Instagram, TikTok et YouTube, l’art visuel circule à la vitesse des algorithmes. Dans ce contexte, La Rotonde s’est entretenue avec le professeur Ryan Stec afin d’analyser les transformations profondes qui redéfinissent le rôle de l’artiste et la place de l’art sur les plateformes numériques.
La Rotonde (LR) : Comment les médias sociaux ont-ils changé la façon dont les étudiant.e.s créent et partagent l’art visuel ?
Ryan Stec (RS) : On peut inscrire l’impact des réseaux sociaux dans la continuité de nombreux autres changements technologiques décrits comme une démocratisation de l’accès à certains moyens de production. La caméra vidéo en est un exemple marquant. L’élargissement de cet accès a profondément transformé la donne pour les artistes. Les médias ont joué un rôle très important en donnant au public un accès plus direct aux artistes.
Cet impact s’inscrit aussi dans l’histoire d’Internet et de ses premières phases, où l’on parle de sa capacité à atteindre n’importe qui et à éliminer les intermédiaires. Cependant, l’absence d’intermédiaires, tels que les galeristes, les agent.e.s, les gestionnaires ou les organisateur.rice.s de tournées, signifie que l’artiste doit désormais assumer l’ensemble de ces fonctions. Cette situation engendre une pression supplémentaire : l’artiste devient sa propre équipe de marketing, sa propre entreprise et son propre diffuseur, ce qui représente un investissement considérable en temps et en énergie.
De plus, les médias sociaux comme YouTube, Netflix et Spotify reposent sur des algorithmes. L’artiste se retrouve ainsi en interaction constante avec l’algorithme et doit créer en le considérant, puisque c’est lui qui détermine l’accès au public.
LR : Est-ce que le format de vidéos courtes et de contenu visuel influence les choix artistiques ?
RS : Oui. On a observé la croissance de TikTok pendant la pandémie, ce qui a poussé Instagram et YouTube à privilégier les vidéos courtes, verticales et adaptées au téléphone. Cela influence la manière dont les artistes conçoivent leur rapport au contenu. Certain.e.s choisissent de jouer le jeu de l’algorithme, tandis que d’autres réfléchissent à un niveau méta-structurel.
LR : Ces œuvres numériques sont-elles considérées comme de l’art au sens académique traditionnel, ou remettent-elles en question cette définition ?
RS : Au XXe siècle, on assiste à une remise en question constante de la notion de l’art et de l’autorité qui en décide. Une institution artistique, qu’il s’agisse d’un musée, d’une galerie, ou d’un espace d’exposition, est une construction sociale. Les artistes ont depuis longtemps exploré d’autres pratiques en dehors de ces cadres traditionnels.
L’art de la performance, par exemple, a une longue histoire antérieure aux réseaux sociaux, mais il a trouvé dans ces plateformes un nouvel espace de réflexion sur la performance. Si la culture se développe en ligne, beaucoup d’artistes y trouvent un intérêt.
Ma définition de l’art est assez large. Mais ce qui m’intéresse davantage, c’est la nature de l’œuvre : est-elle pertinente ? Significative ? Nous aide-t-elle à comprendre notre place dans le monde ?
LR : Quelles opportunités les réseaux sociaux offrent-ils aux jeunes artistes ?
RS : L’audience constitue un élément important. Certes, les contenus sont filtrés par des algorithmes, mais ces plateformes permettent aussi la création de communautés. Elles offrent un accès à des réseaux de créateur.rice.s ainsi que de consommateur.rice.s culturels qui ne seraient peut-être pas accessibles localement.
Cependant, l’optimisme autour d’Internet était plus dominant il y a 10 ou 15 ans. L’écrivain canadien Cory Doctorow aborde cette évolution dans son ouvrage « Enshittification ». Dans son podcast avec Ezra Klein du New York Times, il avance l’idée qu’Internet s’est détérioré et qu’il ne tient pas ses promesses. Il existe de plus en plus de choses qui vous donnent l’impression qu’on vous enlève quelque chose au lieu de vous enrichir.
LR : Existe-t-il des risques pour les artistes ?
RS :Si je développe une communauté sur Instagram ou Patreon, je ne peux pas nécessairement la transférer ailleurs. Il peut aussi exister une forme de censure invisible. Si vous abordez des sujets controversés, l’algorithme peut dévaloriser votre contenu. Votre compte pourrait être banni, entraînant la perte de votre audience.
La valeur des plateformes repose largement sur les contributions des utilisateur.rice.s. Pourtant, ces dernier.ère.s ne peuvent pas facilement récupérer ou déplacer leurs propres créations. Il y a pourtant tellement de contenu facile et bon marché que rien dans l’algorithme ne valorise la réalisation d’un film à la Coppola ou d’une série de films à la Matthew Barney. Alors, pourquoi dépenser des ressources pour créer quelque chose qui ne sera rentable qu’à long terme ?

