Inscrire un terme

Retour
Arts et culture

Le bilinguisme canadien face à la diversité linguistique

Crédit visuel : Élodie Ah-Wong- Directrice artistique

Article rédigé par Bianca Raymond – Cheffe du pupitre Arts et culture

Le Canada se définit depuis comme un pays bilingue. Pourtant, dans un contexte marqué par l’immigration, la revitalisation des langues autochtones et une diversité linguistique grandissante, cette définition limitée au français et à l’anglais semble de plus en plus en décalage avec la réalité vécue. Le bilinguisme canadien, tel qu’il est institutionnalisé, répond-il encore à la diversité linguistique qui compose le pays aujourd’hui ?

Officiellement, le bilinguisme canadien repose sur un équilibre entre le français et l’anglais, les deux langues reconnues comme fondements identitaires du pays. Cette conception est inscrite dans les institutions fédérales depuis l’adoption de la Loi sur les langues officielles en 1969, visant à garantir l’égalité de statut et l’usage de ces deux langues à l’échelle nationale, comme mentionné dans cette ligne temporelle de la loi.

Les fondements du bilinguisme canadien

Si le bilinguisme est aujourd’hui perçu comme une caractéristique centrale de l’identité canadienne, il est avant tout le résultat d’un compromis politique issu de la fondation du pays. Pour Bojan « Paco » Lalovic, documentaliste au Centre de ressources Julien-Couture, l’association presque automatique du bilinguisme au français et à l’anglais découle de la présence des deux principaux groupes fondateurs et de la nécessité d’assurer une certaine cohésion nationale.

Selon lui, cette reconnaissance linguistique a longtemps été davantage proclamée que réellement vécue. Il cite notamment l’exemple de l’Ontario où l’adoption du Règlement 17 en 1912 restreignait l’usage du français à travers la province. Ce n’est qu’à la fin des années 1960 que le bilinguisme s’est concrétisé par un cadre juridique formel, notamment avec la création d’institutions chargées d’en assurer l’application.

Cette reconnaissance demeure toutefois inégale selon les régions. Lalovic rappelle que dans certaines villes, comme London en Ontario, le français est très peu parlé, ce qui rend difficile le maintien de la langue dans un environnement majoritairement anglophone. À l’inverse, le Québec est la seule province où le français est l’unique langue officielle. Selon lui, lors de la Confédération, « il fallait offrir des avantages aux groupes minoritaires francophones » pour garantir la pérennité de l’ensemble.

« Ce caractère bilingue du pays, c'est le résultat de tous ces compromis qui perdurent jusqu'à aujourd'hui. »

- Bojan « Paco » Lalovic -

Malgré tout, comme le Québec, chaque province et territoire développe sa propre vision du bilinguisme. Le Nouveau-Brunswick est la seule province officiellement bilingue en vertu de la Constitution, plaçant le français et l’anglais sur un pied d’égalité. Les autres provinces et territoires reconnaissent principalement l’anglais comme langue officielle, à l’exception du Nunavut qui reconnaît quatre langues officielles : le français, l’anglais, l’inuktitut et l’inuinnaqtun. Les Territoires du Nord-Ouest comptent quant à eux onze langues officielles, soit celles reconnues au Nunavut auxquelles s’ajoutent sept langues autochtones.

Lalovic mentionne également que bien que le bilinguisme canadien soit officiellement présenté comme fondé sur l’égalité du français et de l’anglais, son application varie considérablement d’une province et d’un territoire à l’autre. Tandis que le gouvernement fédéral reconnaît deux langues officielles, chaque juridiction adapte ces principes à sa propre réalité linguistique.

Une réalité plurilingue

Si le bilinguisme officiel structure les politiques publiques, il ne reflète qu’imparfaitement les pratiques langagières de la population. Pour Carole Fleuret, professeure titulaire à la Faculté d’éducation, le Canada est davantage plurilingue que bilingue. Avec les flux migratoires et la mobilité internationale, une grande partie de la population évolue dans des environnements où plusieurs langues coexistent.

Elle souligne : « Il faut faire attention avec ce mythe du bilinguisme parfait. Il n’y en a pas, comme il n’y a pas de monolinguisme parfait. […] La langue évolue parce qu’on continue d’apprendre des mots, de développer la sphère lexicale ». Parler plusieurs langues ne signifie donc pas nécessairement les maîtriser de façon identique dans tous les registres, mais plutôt savoir naviguer entre différentes situations de communication. Or, cette réalité demeure rarement reconnue dans les discours institutionnels, où le bilinguisme conserve avant tout une dimension symbolique et politique.

Langues invisibles, identités fragilisées

Cette conception restreinte du bilinguisme n’est pas sans conséquence pour les personnes dont la langue première n’est ni le français ni l’anglais. Fleuret observe que dans le milieu scolaire notamment, cette conception peut contribuer à la marginalisation des langues d’origine des élèves issu.e.s de l’immigration. 

De son côté, Lalovic constate que cette logique se prolonge dans les milieux universitaires et professionnels, où le bilinguisme est souvent compris exclusivement comme la maîtrise du français et de l’anglais. Les autres compétences linguistiques sont alors perçues comme secondaires malgré leur valeur culturelle et sociale importante.

Repenser le bilinguisme canadien

Face à cette réalité, plusieurs pistes de réflexion émergent quant à l’avenir du bilinguisme canadien. Sans remettre en question le statut des deux langues officielles, Lalovic et Fleuret invitent à repenser cette notion afin qu’elle reflète davantage la diversité linguistique réelle du pays. La reconnaissance accrue des langues autochtones, de même qu’une valorisation des répertoires plurilingues, pourraient contribuer à une vision plus inclusive du vivre-ensemble.

Pour Lalovic, le bilinguisme peut être envisagé comme une porte d’entrée vers une ouverture plus large aux autres langues et cultures. Dans cette perspective, élargir la discussion autour du bilinguisme ne signifierait pas l’affaiblir, mais plutôt l’inscrire dans une dynamique évolutive, en phase avec la société canadienne contemporaine.

Inscrivez-vous à La Rotonde gratuitement !

S'inscrire