Inscrire un terme

Retour
Actualités

L’influence de l’imprévisibilité des États-Unis sur le système d’enseignement supérieur canadien

Crédit visuel : Élodie Ah-Wong— Directrice artistique

Article rédigé par Lê Vu Hai Huong — Journaliste

Un débat sur la gouvernance universitaire et le principe de neutralité agite actuellement les campus canadiens, dans un climat fortement influencé par les tensions politiques aux États-Unis. À l’Université d’Ottawa (U d’O) , des spécialistes expriment une certaine inquiétude face à ces enjeux politiques.  

Jan Claudius Völkel, professeur spécialisé dans les systèmes politiques de l’Union européenne (UE) à l’Université d’Ottawa (U d’O), exprime sa sympathie envers la jeune génération: « les étudiant.e.s portent le fardeau d’un avenir incertain. Et ce n’est pas facile de les encourager et de leur dire “tout ira bien”. »

Kevin McMillan, spécialiste en politique américaine, souligne qu’un débat sur la gouvernance et la neutralité traverse actuellement les universités canadiennes, dans un contexte marqué par les tensions politiques aux États-Unis. « Avec Harvard, Columbia, etc., […] ce débat international se reflète également dans les universités canadiennes, sur la question de savoir si elles devraient prendre parti », explique-t-il.

Völkel déplore la baisse de fréquentation des grandes conférences américaines, le recul des collaborations académiques entre le Canada et les États-Unis ainsi que la perte de contact entre chercheur.euse.s. Cette situation, à ses yeux, freine la mobilité et l’échange de connaissances, tout en affectant la production globale de savoirs. 

Selon lui, des chercheur.euse.s canadien.ne.s, notamment en sciences de la vie, subissent des pressions liées à la suppression des références à l’équité, à la diversité et à l’inclusion dans les projets financés par des partenaires américains. 

Le monde face à l’étoile polaire perdue

« C’est proche d’une crise [entre les deux pays] », constate McMillan,  évoquant une tension profonde entre les deux alliés historiques. Un diagnostic partagé par Völkel, pour qui les piliers mêmes de l’Alliance occidentale sont aujourd’hui remis en question. 

Le 6 février dernier, le Canada a d’ailleurs inauguré un consulat général au Groenland, dans un contexte de remise en question de l’ordre géopolitique occidental. Cette initiative s’inscrit dans une série d’ajustements stratégiques d’Ottawa visant à faire face aux conséquences de l’imprévisibilité américaine, qui touchent la diplomatie, la sécurité, l’économie et même le milieu universitaire.

Cette imprévisibilité américaine rend caducs les « instruments de navigation » qui guidaient la politique étrangère canadienne, selon Völkel.  La durée de la crise demeure impossible à prévoir, en raison des incertitudes entourant la gouvernance américaine, notamment en ce qui concerne la nature et de la crédibilité des élections de 2028. 

McMillan attribue cette instabilité à la seconde administration Trump, qui a profondément perturbé l’ordre international, plongeant les dirigeant.e.s et les entrepreneur.e.s canadien.ne.s dans l’incertitude stratégique. Les expert.e.s sont divisé.e.s sur la question de savoir si les États-Unis doivent renforcer leurs liens avec la Chine ou se tourner davantage vers l’Union Européenne.

Le spécialiste en politique américaine précise que même un changement d’administration ne permettrait pas un simple retour au statu quo. « Il y a un sentiment chez les dirigeant.e.s canadien.ne.s, mais aussi chez les dirigeant.e.s démocratiques et libéra.l.es dans le monde entier, que cela [le second mandat du président Trump] a changé quelque chose de fondamental », affirme-t-il.

Il ajoute que l’administration Trump, en voulant redéfinir les équilibres  géopolitiques, notamment par son intérêt marqué pour le Groenland, pousse le Canada à augmenter ses dépenses militaires. 

Selon Völkel, cette réorientation budgétaire pourrait se faire au détriment de  la santé et des services sociaux, fragilisant ainsi la sécurité humaine au Canada. Il observe par ailleurs un durcissement de ton chez plusieurs dirigeant.e.s mondiaux.les, dont le Premier ministre canadien Mark Carney, en faveur d’une réponse  plus ferme et coordonnée face aux États-Unis

Dans cette dynamique, souligne Völkel,  de nombreux.ses dirigeant.e.s mondiaux.ales cherchent désormais à réduire leur dépendance envers les États-Unis en développant des partenariats alternatifs. McMillan note lui aussi l’émergence d’une résistance internationale croissante à l’égard de l’administration trumpienne.

Le Canada face aux contraintes économiques

Sur le plan économique, Völkel souligne que les tarifs douaniers imposés par Washington contribuent à l’augmentation du coût de la vie au Canada et affaiblissent la compétitivité des entreprises canadiennes sur les marchés internationaux. Il ajoute que l’inflation devient de plus en plus difficile à anticiper, les entreprises étant incapables de planifier leur production dans un contexte de règles commerciales changeantes.

McMillan s’inquiète également de certains facteurs aggravants, tels que l’enthousiasme excessif entourant l’intelligence artificielle ou encore la surchauffe des marchés financiers à Wall Street, qui pourraient accentuer la fragilité du système économique mondial.

Völkel insiste sur le fait qu’un rééquilibrage vers l’Europe ou l’Asie reste partiel : « C’est mieux que rien, mais cela ne peut pas remplacer l’importance du marché américain pour l’économie canadienne .» Le professeur rappelle que les États-Unis ont longtemps été le partenaire principal dans des secteurs clés comme l’automobile et le bois d’œuvre.

Face à ces défis, McMillan estime que la réduction des barrières commerciales interprovinciales constitue une étape essentielle, bien que tardive, pour renforcer l’économie du Canada. « C’est assez ironique que certaines de ces barrières commerciales aient été plus élevées que celles imposées à d’autres pays », commente-t-il.

Inscrivez-vous à La Rotonde gratuitement !

S'inscrire