Crédit visuel : Élodie Ah-Wong — Directrice artistique
Article rédigé par Lê Vu Hai Huong — Journaliste
Le silence se communique-t-il ? De l’émotion au message, l’absence de bruit semble jouer un rôle clé dans les arts. Au-delà des mots prononcés, le silence dans une œuvre façonne également la compréhension et guide le regard ainsi que l’écoute du public, comme l’expliquent les intervenant.e.s.
Dans le silence, l’émotion prend place
Selon Renée Ryan, directrice des affaires francophones au Club de théâtre de l’Université d’Ottawa (U d’O), la communication artistique dépasse les échanges verbaux. Pour le metteur en scène et professeur de théâtre Joël Beddows, la structure dramatique s’apparente à une partition musicale, où les silences, qu’il qualifie de « non-dit », jouent un rôle aussi important que les notes.
La gestion de la lourdeur émotionnelle constitue une fonction majeure du silence identifiée par Ryan et Beddows. La représentante du Club de théâtre à l’U d’O explique que, dans une pièce comme Antigone, de Jean Anouilh, le silence est utilisé pour faire ressentir au public le poids et l’importance de l’action tragique, créant une atmosphère pesante sans avoir recours aux paroles.
Elle précise aussi que le silence peut susciter une multitude de sentiments, allant de l’intimité d’une confession d’amour à la tristesse profonde ou au choc. Elle cite l’exemple de la comédie musicale Carrie, de Lawrence D. Cohen, où un silence total succède à une fin chaotique, laissant à l’auditoire le temps de digérer ses émotions.
Beddows illustre son propos avec l’œuvre de Maurice Maeterlinck, notamment Les Aveugles, où le silence sert à intensifier le sentiment de terreur. Il explique que ce sont les pauses qui donnent aux protagonistes l’impression d’entendre la mort approcher, alors qu’iels cherchent leur chemin jusqu’au moment où iels finissent par retrouver le cadavre d’un prêtre. « Des gens comme moi, qui sont metteur.euse.s en scène, anticipent des lectures et des réactions, d’où notre gestion des pauses », dévoile Beddows.
Les pauses au service du message
En effet, le professeur Beddows évoque une analogie avec les arts visuels : la parole correspond à l’espace positif, tandis que le silence joue le rôle de l’espace négatif. Il souligne que ces deux éléments sont essentiels pour activer la capacité d’interprétation du récepteur.
« L’être humain, de nature, est bavard. […] Donc, dans le hors norme de la pause et du silence, il y a quelque chose qui nous amène ailleurs parce que c’est contre-intuitif »
— Joël Beddows —
Ryan ajoute que le silence constitue également une forme d’expression, incluant les mouvements du corps, les gestes et la modulation de la voix. Elle estime qu’une pièce doit alterner passages rapides et moments de calme pour permettre à l’auditoire de saisir pleinement le message qu’elle cherche à communiquer.
« Ça prend juste 5 à 10 secondes, mais juste ça, ça fait toute la différence », souligne Ryan. Selon elle, cette courte durée est essentielle pour laisser aux auditeur.rice.s le temps de digérer les informations qu’iels viennent d’entendre, plutôt que de les laisser passer « par une oreille et sortir par l’autre ».
Et si le silence dépasse la langue ?
« Pour celles et ceux pour qui le français n’est pas la première langue, il est parfois intimidant d’assister à une pièce francophone. Dans ce cas, le silence devient un outil précieux pour aider le public à comprendre l’histoire malgré la barrière linguistique », explique Ryan.
Cependant, même si le silence peut faciliter la compréhension des personnes parlant une langue différente, le professeur apporte une nuance : si l’auditoire ne dispose pas de suffisamment de contexte ou d’informations pour saisir le sens, l’intérêt peut vite se perdre.
Il partage en ce sens son expérience lors d’une représentation japonaise de Macbeth de William Shakespeare. « Au début, j’étais assez fier […]. Mais finalement, j’ai abandonné. Mon cerveau ne parvenait pas à appréhender le sens des paroles, des silences et du décor. La confrontation culturelle était trop forte et dépassait la simple barrière de la langue », raconte-t-il.
Le professeur aborde ensuite la question des surtitrages dans une autre langue. Il souligne que ceux-ci peuvent parfois nuire à l’expérience théâtrale en supprimant l’effet de révélation propre aux intervalles. Lorsqu’un.e spectateur.rice lit le texte affiché, iel accède immédiatement au message, ce qui élimine l’impact des pauses intentionnelles présentes dans l’œuvre artistique, selon lui.
Enfin, Beddows souligne les travaux de Nicole Nolet pour montrer que, même pour une ponctuation comme une virgule, la fonction et la durée de la pause qu’elle suggère varient d’une langue à l’autre. Cela influence la façon dont le silence est communiqué.
Pour illustrer son point, il prend l’exemple de L’homme invisible/The Invisible Man, de Patrice Desbiens, une œuvre bilingue, qui montre que rythme et silence ne se traduisent pas de la même manière en français et en anglais, contrairement à ce que beaucoup pourraient croire.

