
Sans infrastructures solides, le Canada ne gagnera plus de médailles
Crédit visuel : Élodie Ah-Wong — Directrice artistique
Entrevue réalisée par Joelluc Liandja — Chef de pupitre Sports et Bien-être
Alors que le gouvernement canadien s’engage à renouveler le financement du sport « du terrain de jeux au podium », plusieurs spécialistes estiment que le véritable enjeu réside dans les fondations du système. La professeure Milena Parent souligne notamment les infrastructures vieillissantes, le financement insuffisant et le rôle déterminant des provinces. Elle met également en évidence l’importance d’investir dans les équipements sportifs, non seulement pour remporter des médailles, mais aussi pour favoriser la santé de la population.
La Rotonde (LR) : Le gouvernement canadien souhaite « reconstruire le financement du sport, du terrain de jeu au podium ». Concrètement, que signifie cette approche pour le système sportif canadien ?
Milena Parent (MP) : Cela signifie qu’il faut rebâtir le système sportif de la base jusqu’au sport de haut niveau. Le rapport s’adresse surtout au gouvernement fédéral, mais le véritable point de blocage se situe souvent au niveau des provinces et des territoires. Quand on parle de participation sportive et d’infrastructures, ce sont principalement leurs responsabilités, ainsi que celles des municipalités. Le fédéral peut proposer du financement ou des ententes bilatérales, mais ce sont les provinces qui doivent agir. Or, certaines ont récemment réduit leurs budgets sportifs. C’est problématique, surtout quand on considère que beaucoup d’infrastructures datent du centenaire du Canada en 1967. Elles sont aujourd’hui vieillissantes, parfois en mauvais état et ne correspondent plus aux normes actuelles ni à la croissance de la population.
LR : Plusieurs critiques affirment que le Canada investit davantage dans les athlètes que dans les infrastructures. Partagez-vous ce constat ?
MP : Oui. Les organisations sportives nationales n’ont pas reçu d’augmentation de financement depuis 2005. Pour revenir simplement au niveau de financement de cette année-là, il faudrait combler un déficit d’environ 144 millions de dollars. Il y a eu certaines augmentations pour les athlètes, par exemple les allocations mensuelles sont passées d’environ 1 500 à 2 000 dollars. Mais dans plusieurs villes canadiennes, ce montant ne suffit pas pour couvrir les dépenses liées au logement, à la nourriture, au transport, à l’équipement et à l’entraînement. Donc, même ces augmentations restent insuffisantes.
LR : Quelles sont aujourd’hui les principales lacunes en matière d’infrastructures sportives au Canada ?
MP : Le principal problème est que beaucoup d’installations sont très anciennes. Plusieurs ont été construites autour de 1967 et ne répondent plus aux besoins actuels. Les sports pratiqués ont évolué, tout comme la démographie du pays. Par exemple, des sports comme le soccer, le cricket ou encore le pickleball sont beaucoup plus populaires aujourd’hui. Il faut donc repenser les infrastructures pour répondre aux besoins actuels et futurs, tout en respectant les normes modernes, notamment en matière d’accessibilité.
LR : Certains sports sont-ils plus touchés que d’autres par ce manque d’infrastructures ?
MP : Tous les sports d’élite qui nécessitent des installations spécialisées sont touchés. Il est difficile d’en identifier un qui le serait moins. Peut-être la course à pied, puisqu’elle peut se pratiquer à l’extérieur. Mais pour la plupart des disciplines, les infrastructures sont essentielles, surtout au niveau de la haute performance.
LR : Comment le Canada pourrait-il mieux équilibrer les investissements entre les athlètes de haut niveau et les infrastructures ?
MP : Dans le système fédéral canadien, le gouvernement fédéral ne peut pas intervenir directement auprès des municipalités. Il doit passer par les provinces et les territoires. La solution passe donc par des ententes bilatérales, comme cela se fait déjà dans d’autres secteurs comme la santé ou les services de garde. Le fédéral pourrait offrir des fonds pour la participation sportive et les infrastructures, mais il faut aussi mettre en place des mécanismes de suivi pour s’assurer que cet argent est utilisé pour les objectifs prévus et non redirigé vers d’autres priorités.
LR : Selon vous, les universités et les institutions éducatives pourraient-elles jouer un rôle plus important dans le développement des infrastructures sportives ?
MP : Absolument. Si on compare avec les États-Unis, leur système sportif est beaucoup plus intégré au système éducatif. Les écoles, collèges et universités disposent souvent d’infrastructures relativement modernes, comme des gymnases ou des piscines, qui ne sont pas toujours utilisées le soir ou la fin de semaine. Ces installations pourraient être davantage ouvertes aux clubs sportifs et aux communautés locales. À Ottawa, par exemple, certaines infrastructures universitaires sont de très grande qualité, au point que l’équipe Atlético Ottawa y tient des entraînements hivernaux. Les universités pourraient donc être des partenaires importants pour renforcer l’accès aux infrastructures.
LR : Le Canada espère aussi augmenter son nombre de médailles internationales. Peut-on réellement y parvenir sans investir davantage dans la base du système sportif ?
MP : Non. Si on n’investit pas dans la base, on ne peut pas espérer plus de médailles. Il faut environ dix ans pour former un athlète capable de performer au niveau international. Les résultats que l’on observe aujourd’hui reflètent donc les investissements faits une décennie auparavant. Mais au-delà des médailles, il ne faut pas oublier l’impact du sport sur la santé publique. L’inactivité physique a coûté environ 3,9 milliards de dollars au système de santé canadien en 2022. Si on augmentait de seulement 10 % le nombre de Canadien.ne.s physiquement actif.ve.s, on pourrait économiser plus de 600 millions de dollars. Investir dans le sport, c’est donc aussi investir dans la santé physique et mentale de la population.
