
La décroissance au quotidien : quand la durabilité s’accorde avec bien-être
Crédit visuel : Martouf – Wikimedia Commons
Chronique rédigée par Sandra Uhlrich — Journaliste
Entre anxiété de performance et éco-anxiété, la logique du “toujours plus” s’infiltre partout — jusque dans nos vies personnelles. Et si la décroissance, loin d’être un simple recul économique, était d’abord une invitation à ralentir, à réapprendre la simplicité… et à se choisir un peu plus. De la pensée de Serge Latouche aux gestes ordinaires, cette chronique questionne ce que la décroissance peut changer, individuellement et collectivement.
Prisonnier.ère.s de la croissance
Je fais partie d’une génération anxieuse : anxiété de performance, éco-anxiété, etc. Moi-même, je n’échappe pas à cette logique de toujours plus (étudier plus, bouger plus, m’impliquer plus, ainsi de suite). Cette quête de l’amélioration peut être bénéfique, mais, quand elle devient une obligation plutôt qu’un cheminement, cela devient problématique. Je ne peux pas m’empêcher de faire le parallèle avec la logique de croissance infinie, promue par notre système économique capitaliste. Elle pousse aussi à la productivité et à l’optimisation maximale. Je ne suis finalement peut-être qu’un produit de mon époque, avec le capitalisme comme doctrine spirituelle et économique.
Face aux changements climatiques, force est de constater que notre manière de faire nous mène droit dans le mur. S’ouvrir aux alternatives me semble donc une voie obligée. Dans ce sens, la décroissance est une philosophie qui m’interpelle — tant d’un point de vue personnel que sociétal — puisqu’elle nous invite à ralentir consciemment.
La décroissance comme changement de paradigme
Le mouvement de décroissance est assez récent (années 2000), et tire ses origines en France, avec des résonances dans d’autres ontologies, comme le Buen Vivir. Comme le souligne Serge Latouche, économiste français et fervent défenseur de l’idée, la décroissance doit se comprendre comme une sortie du paradigme de la croissance infinie et non comme une simple réduction du PIB.
Sans vouloir donner une solution clé en main, Latouche met de l’avant les huit R (réévaluer, reconceptualiser, restructurer, relocaliser, redistribuer, réduire, réutiliser, recycler) comme guide d’action de décroissance. Il insiste sur l’importance de changer de valeurs en société : mettre l’altruisme, la solidarité et le vivre-ensemble au cœur, et remodeler notre rapport à la nature comme logique d’extraction.
Utopique ? Peut-être. Nécessaire ? Oui. Timothée Parrique (économiste et auteur français) souligne qu’il « est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme ». Il convient donc de se rappeler que le modèle capitaliste n’a pas toujours été la norme et qu’il existe des alternatives possibles, déjà en place à de plus petites échelles. On peut penser à l’économie sociale et solidaire, les coopératives, les jardins communautaires, la communauté de Mondragon, etc.
Ce qui relie ces alternatives, c’est la rupture avec le paradigme capitaliste, qui met en évidence son paradoxe: croissance illimitée avec des ressources limitées.
La décroissance au quotidien
Comme dans nos vies personnelles, nous ne disposons pas non plus de ressources illimitées ni d’énergie infinie. Croire qu’on peut toujours en faire plus est illusoire. L’augmentation des cas d’épuisements professionnels est parlante. Ce qui m’amène à penser qu’il serait bon de ralentir, d’apprécier les petites choses, de revenir à la simplicité, tant pour soi-même que pour la société.
Bien que le vélo soit moins rapide que la voiture, je l’apprécie pour ses bienfaits. Je peux ralentir, observer mon environnement et arriver plus apaisée. Je pense que cela vaut mieux que les 20 minutes économisées, et la planète sera certainement du même avis.
Parmi les solutions sur la table, une a attiré mon attention : la semaine de quatre jours. Plusieurs entreprises l’ont déjà expérimentée avec succès. Elle permettrait de passer moins de temps au travail et plus de temps pour les loisirs, comme la cuisine, le jardinage, la socialisation, ou l’aide à la communauté. La solution, c’est peut-être de ne plus placer l’économie au cœur des priorités pour que l’humain soit de nouveau au centre.
Ce changement auquel nous invite la décroissance m’apparaît essentiel. Si nous ne faisons pas de ce ralentissement un choix collectif assumé, les impacts du changement climatique nous y contraindront. Selon un rapport du Forum économique mondial (2024), les changements climatiques ont déjà causé plus de 3 600 milliards de dollars de dommages depuis les années 2000. Sans mesures urgentes, le PIB mondial pourrait chuter de près de 22 % d’ici 2100.
Il me semble évident que les actions individuelles seules ne suffiront pas pour changer de paradigme. Cependant, si nous explorons des alternatives à l’échelle individuelle, le capitalisme cessera d’être naturalisé, et le champ des possibles se rouvrira. Éveiller nos consciences, collectivement, constitue la première étape. Faire évoluer sa manière de vivre sur le plan personnel, ne serait-ce que pour son propre bien-être, en serait la première pierre. Il reste à souhaiter que nos dirigeant.e.s cessent de ne penser qu’au court terme, et regardent vers l’avenir. Car celui-ci arrivera par derrière ou par la grande porte : c’est à nous de choisir.
