
Réinventer la scène avec Les cartes blanches de la danse : entrevue avec Jasmine van Schouwen
Crédit visuel : Courtoisie
Article rédigé par Petar Seslija – Journaliste
La toute première édition des Cartes blanches de la danse offre une proposition qui casse les codes et refuse la bienséance scénique. Plutôt que de se tenir dans un théâtre, l’évènement aura lieu le 1er avril à 18h30 au bar Minotaure, à Gatineau, situé au 3, rue Kent. L’entrée reste gratuite, avec contribution volontaire. La Rotonde s’est entretenue avec la créatrice de l’initiative, Jasmine van Schouwen.
La Rotonde (LR) : Votre projet présente de la danse dans un bar. Comment cette idée vous est-elle venue et qu’en attendez vous ?
Jasmine van Schouwen (JVS) : Pour mettre en contexte, Maren Kathleen Eliott [coproductrice] et moi, on est des artistes indépendantes qui œuvrent à Ottawa-Gatineau depuis quelques années. En septembre dernier, on a fait une résidence à la maison Scott Fairview avec notre studio ouvert, où on a présenté des œuvres courtes au public. Pour moi, cela a éveillé un intérêt pour la danse in situ : la danse dans des endroits plus inusités.
J’avais ce désir d’explorer la place du public dans la présentation de la danse, ainsi que la manière de briser la frontière entre le public et les artistes. Ensuite, j’ai vu l’œuvre que Maren a présentée en automne, qui entrait en résonance avec une pièce que j’avais moi-même présentée plus tôt dans l’année. On s’est alors dit qu’au lieu de faire des demandes à des festivals, on pourrait simplement créer notre propre opportunité de diffusion.
LR : Pouvez-vous en révéler plus sur ces œuvres, à la fois hybrides, intimes, politiques et expérimentales ?
JVS : Toutes les œuvres abordent des enjeux qui nous touchent vraiment : la relation entre l’humain et les industries extractives, les impacts émotionnels et intergénérationnels, ou encore la fragilité du vivant face aux logiques économiques actuelles. Les œuvres qu’on souhaite présenter comportent toutes un aspect écoféministe, ainsi qu’une réflexion sur les gestes possibles de soins, de solidarité et de résistance. On cherche donc à aborder des sujets qui ont une portée à la fois locale et plus globale.
Mon œuvre Mycélium (III), s’inspire de l’organisme Mères au front à Rouyn‑Noranda qui s’est mobilisé pendant plusieurs années pour un environnement sain autour de la fonderie Horne. Celle-ci émet de l’arsenic à des niveaux 33 fois supérieures à la norme provinciale, tout en restant autorisée. L’organisme travaille aussi, depuis 2021, à la protection du corridor économique Champlain.
Une autre pièce, Greenbelt, explore la perte d’une maison à la suite d’un développement industriel majeur et questionne notre relation au monde et nos responsabilités envers celui-ci. Ce dialogue résonne particulièrement en Outaouais.
LR : Que permet concrètement ce lien différent avec le public ?
JVS : On cherche vraiment à activer le public, tout en réduisant la distance physique avec les artistes. Cela remet en question ce qu’on attend du public, mais aussi son rôle dans la création et la réception des œuvres.
Des études en psychologie développementale montrent que le fait de bouger ensemble augmente l’empathie et la confiance envers les autres, même entre personnes inconnues.
On laisse également des espaces entre les œuvres, un peu comme dans un spectacle de musique. Cela permet au public de discuter, de réfléchir et de digérer ce qu’il vient de voir. On s’est beaucoup inspirées de la scène punk, où les artistes sollicitent fortement l’engagement du public. On espère que les gens prendront leur place et partageront cet espace avec nous.
LR : Quels enjeux émergent dans la présentation d’un tel spectacle ?
JVS : En tant qu’artiste de la danse, surtout en tant qu’artiste émergente, les opportunités de diffusion restent très limitées. Les salles existent, mais elles demeurent souvent difficiles à réserver, coûteuses ou mal adaptées à la danse. Il m’est déjà arrivé de devoir réparer un plancher en béton pour éviter des blessures.
Les artistes émergent.e.s se retrouvent aussi en concurrence directe avec des structures bien établies pour l’accès au financement et aux espaces. Il manque donc un véritable lieu pour présenter un premier spectacle, et la question du risque financier pèse fortement lorsqu’on doit tout assumer seul.e.
Ce projet s’inscrit ainsi comme une réponse à cette réalité. La lutte pour les arts vivants se déploie sur plusieurs fronts, et une mobilisation collective reste nécessaire. En attendant des changements structurels, il faut aussi continuer à faire vivre la scène.
LR : Quel message souhaitez-vous adresser au public à propos des Cartes blanches de la danse ?
JVS : Un appel au public pour dire que produire un spectacle, c’est lourd, financièrement incertain et que l’administration est très complexe. On doit porter plusieurs chapeaux : production, promotion, gestion, financement. Ce modèle n’est pas forcément durable. L’engagement du public et de la communauté locale est essentiel pour assurer l’avenir du projet. On aimerait que ce soit un projet qui se reproduit de façon régulière. Mais il y a des limites à ce qu’on peut porter à deux si on veut une programmation forte et variée. C’est comme un show punk : si tu veux que ça continue et que tu aies du fun, il faut se pointer, il faut embarquer.
