
Double minorité, une détermination : athlètes noir.e.s francophones à uOttawa
Crédit visuel : Élodie Ah-Wong — Directrice artistique
Article rédigé par Sandra Uhlrich — Journaliste
L’Université d’Ottawa (U d’O) se distingue par son caractère bilingue, au sein duquel la population francophone demeure minoritaire. Cette réalité façonne l’expérience des étudiant.e.s-athlètes et s’entrecroise, pour certain.e.s, avec une identité noire. Cette double minorisation peut parfois se manifester dans le milieu sportif, et entraver l’intégration ou le bien-être des athlètes au sein de leurs équipes.
L’importance de la représentation dans le milieu sportif
La performance sportive ne se mesure pas uniquement sur le terrain. Elle dépend aussi de l’environnement dans lequel évolue l’athlète, de son intégration jusqu’à son dernier match. La représentation réelle de la diversité au sein des équipes joue, à cet égard, un rôle déterminant. Dorcas Pohe, étudiante en sciences biomédicales et talonneuse dans l’équipe féminine de Rugby, en témoigne : « Me retrouver dans une équipe remplie de diversité, avec plus de coéquipières qui me ressemblent, des gens qui me comprennent, c’est génial ! » Pour elle, la représentation a toujours été essentielle, particulièrement dans un sport où elle avait l’habitude de n’avoir qu’une ou deux coéquipières qui lui ressemblaient.
De son côté, Brigitte Lefebvre-Okankwu, diplômée, ancienne joueuse de basketball et membre fondatrice du Conseil de Défense des Étudiants-Athlètes Noir.e.s (CDÉAN), élargit la réflexion. Selon elle, la diversité ne doit pas se limiter aux équipes, mais s’étendre au personnel encadrant les Gee-Gees (entraîneur.e.s, thérapeutes, médecins, etc.). « La représentation dans les postes d’autorité et de soutien a un impact direct sur le sentiment de sécurité et d’appartenance des athlètes », affirme-t-elle. Elle encourage ainsi l’université à investir davantage dans cette diversité.
Stefan Supplice, conseiller principal en culture et sport sécuritaire, rappelle que les Gee-Gees jouent également un rôle de modèle dans la communauté. Voir des athlètes noir.e.s réussir à la fois sur le plan académique et sportif peut inspirer de nombreux jeunes à envisager des études universitaires. Il mentionne que ce besoin de représentation a notamment été souligné par les partenaires communautaires, notamment auprès des jeunes de 12 à 15 ans participant au programme Gee-Gees Care. Cela permet de présenter les études universitaires comme une option envisageable pour ces jeunes.
Pratiquer son sport dans sa deuxième langue
Bien que l’U d’O soit une université bilingue, il n’est pas rare que l’anglais prenne le dessus dans les échanges quotidiens, y compris dans le milieu sportif. Lefebvre-Okankwu et Pohe témoignent toutes deux avoir dû apprendre à pratiquer leur sport en anglais. Pour Pohe, cette transition a constitué un véritable obstacle. L’obligation de s’exprimer constamment dans une langue seconde a parfois ébranlé sa confiance : « Je pense que mon manque de confiance en ma capacité à m’exprimer et à prendre de la place a ralenti mon intégration. »
« L'impression que rien n'est fluide, qu'il y a une partie de moi qui ne peut pas s'exprimer... »
— Dorcas Pohe —
L’ancienne joueuse de basketball, Lefebvre-Okankwu, rapporte une expérience similaire. Elle a dû assimiler les différents termes techniques nécessaires à la pratique de son sport en anglais. Les deux athlètes expliquent que l’adaptation à un environnement majoritairement anglophone devient tout de même plus facile avec le temps.
Chaque sport cherche à sa façon à mieux intégrer le bilinguisme tant sur le terrain que dans les vestiaires. Supplice mentionne, par exemple, que l’équipe féminine de hockey organise des « Lundi français » durant lesquels les pratiques se déroulent entièrement en français. L’équipe de football favorise quant à elle un aménagement des vestiaires visant à « mélanger les groupes offensifs et défensifs, tout en encourageant des interactions entre francophones, anglophones, et étudiant.e.s-athlètes provenant de différentes régions, afin de promouvoir l’inclusion ». Supplice souligne aussi que les entraîneur.e.s qui ne maîtrisent pas encore pleinement les deux langues poursuivent également leur apprentissage.
« Le milieu sportif universitaire demeure majoritairement anglophone, ce qui fait en sorte que mes identités francophone et noire étaient souvent vécues de manière distincte. »
— Brigitte Lefebvre-Okankwu —
Faire bouger les lignes
Au-delà de ces constats, le sport peut aussi devenir un espace d’action. Fondé en 2021, le CDÉAN, s’inscrit dans cette volonté de changement. Lefebvre-Okankwu, l’une des membres fondatrices, décrit ainsi sa mission : « Le BSAAC [traduction anglaise du CDÉAN] a pour rôle de créer un espace sécuritaire et inclusif pour les étudiant.e.s-athlètes noir.e.s, de défendre leurs intérêts, de favoriser leur réussite académique et sportive, et de promouvoir des changements institutionnels durables en matière d’équité, de diversité et d’inclusion. » Parmi ses initiatives figurent le match de l’héritage noir, le Gala de l’excellence noire ou encore Creuser pour la diversité.
Supplice collabore étroitement avec le Conseil et souligne l’implication continue de ses membres. Pour lui, « le sport constitue un moteur de développement social ». Il fait de l’écoute des besoins des étudiant.e.s, que défend notamment le CDÉAN, sa priorité.
Aux athlètes présent.e.s et futur.e.s qui vivent cette double identité minoritaire (noir.e. et francophone), Pohe lance un message : « N’aie pas peur de prendre ta place. Tu as ta propre histoire, ton propre vécu et cela ne peut qu’enrichir l’équipe. Reste fidèle à toi-même et ton expérience n’en sera que plus belle ! » Un encouragement auquel fait écho Lefebvre-Okankwu à sa façon : « Soutenez-vous les un.e.s les autres. Élevez-vous mutuellement. Continuez à défendre vos idées avec respect, courage et intelligence. Votre présence compte. Votre voix compte. Et chaque pas que vous faites ouvre la voie à d’autres. »
Ces messages prennent une résonance particulière et rappellent la « résilience dans l’âme », portée par celles et ceux qui ouvrent la voie.
