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Éditorial

Le vilain secret de la politique étudiante

Par Frédérique Mazerolle

Il était une fois un journal étudiant appelé La Rotonde.

Si ledit journal était un humain, il pourrait être décrit comme étant rebelle, audacieux et comme n’ayant jamais eu la langue dans sa poche. Au fil des années, avec une curiosité débordante et une absence de peur, La Rotonde a débusqué maintes controverses et, conséquemment, s’est faite plusieurs ennemis, parfois haut placés. À ses côtés, toujours, on retrouve sa meilleure amie, la liberté de presse, qui ne le laisse jamais tomber. Un duo de tonnerre, ces deux-là.

Un bon matin donc, alors qu’elle était à l’écoute des gazouillis estudiantins, à la recherche de la prochaine primeur, La Rotonde est tombée sur le pot aux roses. Sous ses yeux se trouvait le vilain petit secret de la politique étudiante : le Vet’s Tour (Tout des anciens).

Comme le veut la légende, le Vet’s Tour est tout simplement un pub crawl, réservé aux membres des associations étudiant.e.s et organisé par l’Association des étudiant.e.s en science (AÉS) au début de la session l’automne, quelques jours après que la poussière de la Semaine 101 ait fini de retomber. Dans l’atmosphère la plus confidentielle, des équipes de huit à dix participant.e.s sont formées à partir d’étudiant.e.s venant des différentes associations étudiantes sur le campus. Certes, plusieurs pourraient penser que ce genre d’évènement n’attire que les associations près du cercle des sciences pures, par leur proximité à l’épicentre de l’AÉS, mais non. Le secret est partagé d’un bout à l’autre du campus, avec une efficacité redoutable, principalement grâce aux médias sociaux.

Ceux et celles qui décident d’y participer le font, bien évidemment, de façon consentante, en pratique. On vous dira même, pour vous convaincre de participer, que si vous faites partie de l’élite de la politique estudiantine et qu’il manque des participant.e.s à une équipe, vous ne serez pas obligé.e.s de compléter les défis qui vous rendraient inconfortables. Rassuré.e, vous vous dites que ça ne peut pas être si pire que ça.

Par contre, le soir de l’évènement, les membres de la grande majorité des corps fédérés de la Fédération étudiante de l’Université d’Ottawa (FÉUO) se réunissent au pavillon Marion, se divisent en leurs équipes respectives, sont prêts à affronter les multiples défis inscrits sur la liste du Vet’s Tour. Vous commencez à vous inquiéter après avoir lu quelques-unes des tâches à accomplir, mais vous décidez de rester avec votre équipe, « qui sera disqualifiée si vous partez », vous dit-on.

Quelques instants plus tard, lorsqu’arrivé.e au premier établissement, vous constatez avec un mélange de dégoût et de surprise que ceux et celles qui y participent se débarrassent rapidement, après quelques verres, de leurs convictions, de leurs valeurs, de leur savoir-vivre, de leur dignité et… de leurs vêtements. Tout ça dans le seul but d’obtenir le grand prix : du bottle service au dernier bar de la soirée.

On ne fait pas de lumière sans mettre le feu à quelque chose

Vous vous dites surement que cette histoire n’a aucun sens, que si elle est est véridique, elle aurait dû demeurer dans la sphère du privé. On vous entend : « Ah qu’elle est surnoise, cette Rotonde! Pourquoi irait-elle fouiner dans le sous-sol de la politique étudiante comme ça? N’a-t-elle pas d’autres chats à fouetter? Parler des évènements de la Fédération étudiante ou encore de faire l’éloge des professeur.e.s et chercheur.e.s de l’Université ne lui suffit-elle pas? »

« Tout ça, se dit La Rotonde, on le laisse à la Gazette de l’U d’O. »

C’est dit, le chat qu’est le Vet’s Tour est maintenant sorti du sac. Maintenant donc, que faire avec l’animal? Le laisser aller? Certainement pas.

Le commun du mortel pourrait penser que le Vet’s Tour est une activité inoffensive et qui n’implique que des adultes consentants. Alors pourquoi La Rotonde voudrait-elle risquer d’affaiblir ses relations avec les membres des diverses associations étudiant.e.s dans le but d’exposer une simple activité sociale durant laquelle ses participant.e.s font des trucs de nature sexuelle? Et pourquoi, oh pourquoi, La Rotonde voudrait-elle délibérément entacher la réputation des gens impliqués dans cette histoire?

C’est simple. Très simple.

Les deux plus grands corps fédérés, l’Association des étudiant.e.s en science (AÉS) et l’Association étudiante de la Faculté des arts (AÉFA) représentent près de 50% de la population étudiante au premier cycle. Ces deux acteurs, sans pour autant nier le fait que plusieurs autres associations ont fait de même, ont envoyé des membres de leur exécutif/ de leur association pour représenter leur délégation à cet évènement.

Si des membres de la Chambre des communes, qui, rappelez-vous, doivent d’abord et avant tout représenter la population qui les a élus, prendraient part à ce type d’évènement, ne voudriez-vous pas le savoir? Ne voudriez-vous pas qu’il y ait des répercutions, des sanctions? Prendre part à ce genre d’activité n’est-il pas extrêmement problématique pour ceux qui apparaissent sur la scène politique d’un pays? Imaginez sur la scène politique d’une université qui essaie depuis plusieurs mois d’enrayer la culture du viol de sur son campus.

Comment pourrait-on oser crier haut et fort que l’évènement repose sur de solides bases de respect et de consentement, de soi et envers autrui, alors qu’on y promouvoit la beuverie et les rapports sexuels impulsifs ? Comment les participant.e.s, en particulier ceux et celles qui ont participé à la Semaine 101 à titre de guide et qui ont reçu une formation sur la culture du viol, ne peuvent pas voir que le Vet’s Tour est une orgie de violence sexuelle?

À tous ceux et celles qui ont été victimes d’actes de violence sexuelle pendant leur participation à l’évènement, vous leur diriez quoi? Que leur t-shirt déchiré laissait présumer qu’ils ou elles étaient consentant.e.s? Que leur équipe tenait à tout prix à remporter des points et qu’elle ne se souciait pas de l’intégrité physique et mentale de ses participants? Qu’ils auraient dû se la fermer?

Et à l’étudiante qui ne voulait pas participer mais qui a cru que si elle ne faisait rien elle serait ostracisée, lui diriez-vous qu’elle méritait son sort seulement parce qu’elle y était? On a reproché à Donald Trump ses actes, il lui a dit qu’il ne pouvait pas simplement agripper les femmes « by the pussy »? C’est pas la même chose, ça? Oui, ce l’est.

Au moment de l’impression de ce journal, La Rotonde est calme. Elle sirote son thé en sachant qu’elle a pris la bonne décision en dévoilant une fois pour toute l’affreux visage caché de la politique étudiante. La culture du viol, c’est aussi la culture du silence. La Rotonde a décidé de parler.

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