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Éditorial

La francophonie n’est pas une priorité pour votre Syndicat étudiant

Camille Cottais
1 juillet 2024

Crédit visuel : Camille Cottais — Rédactrice en chef

Éditorial rédigé par Camille Cottais — Rédactrice en chef

Le budget 2024-2025 du Syndicat étudiant de l’Université d’Ottawa (SÉUO) a été approuvé lors de la réunion de son Conseil d’administration (CA), mercredi dernier. En plus de nombreux licenciements internes et de la fermeture de trois autres services du SÉUO, le Centre du bilinguisme a été dissous. Une décision symptomatique de la place décroissante de la francophonie au sein du Syndicat, mais aussi d’un manque de transparence, voire d’honnêteté, de la part de l’institution.

La volonté de mettre fin au Centre du bilinguisme a été pour nous une surprise et une déception, lorsque nous l’avons appris 48 heures avant le vote du budget, lundi soir, lors d’une consultation d’urgence organisée par Daphnée Veilleux-Michaud, Commissaire aux affaires francophones au SÉUO.

Lors de cette réunion, Greg Coleman, Commissaire aux opérations, a expliqué les raisons de ces coupures. Depuis septembre 2024, le budget annuel du SÉUO a été amputé de 11 %, soit 500 000 dollars, suite à un vote des étudiant.e.s de premier cycle en 2023. Pour faire face à ces coupes budgétaires, le Syndicat a décidé de dissoudre quatre de ses quinze services : le Centre du bilinguisme, le Service de raccompagnement, le Centre multi-foi, ainsi que le Centre d’entraide. À cela s’ajoute le renvoi soudain de nombreux.ses employé.e.s de ces centres et de deux managers.

Des arguments en carton

Selon le Commissaire aux opérations, ces services ont été ciblés suite à l’étude de données montrant qu’ils coûtaient cher et étaient peu utilisés. Sur le Centre du bilinguisme en particulier, Greg affirme que le Centre n’avait pas de mission assez « claire » et répliquait les services offerts par l’Université – comme l’ILOB ou le Carrefour francophone. Durant la réunion d’urgence, Greg insiste que « peu de choses se passaient dans le Centre » et qu’il s’agissait d’un « service qui ne marche pas, […] qui gaspill[ait] notre argent ». Arrêtons-nous un moment sur ces arguments.

Premièrement, le Centre du bilinguisme n’était pas inutile, et l’affirmer est insultant pour ses employé.e.s et ses bénévoles. Le Centre aidait notamment des francophiles à améliorer leur français, s’assurait du bilinguisme de la Semaine 101, et organisait de nombreux événements, particulièrement durant le Mois de la francophonie.

Deuxièmement, le Centre du bilinguisme coûtait moins cher qu’annoncé. Si Coleman a affirmé pendant la réunion d’urgence que le budget annuel du Centre du bilinguisme était de 100 000 dollars, celui-ci est en réalité de 90 000 dollars. De plus, selon une source anonyme interne au Syndicat, cette année, 35 000 dollars non utilisés sont revenus dans les poches du SÉUO, portant ainsi le budget à… 55 000 dollars seulement. Mais alors, où sont passés ces 35 000 dollars ? Mystère et boule de gomme. Le Commissaire aux opérations, alors même que c’est précisément sa responsabilité, avoue durant la réunion ne pas savoir comment l’argent du Centre était investi.

Finalement, Coleman prétend que les décisions budgétaires ont été justifiées par des données, des sondages et des consultations. Selon une intervention au CA de Rayne Daprato, une des représentantes de la Faculté des sciences sociales, ce serait même « the most consulted budget we had in years ». Étonnant, quand on sait que le Syndicat a « oublié » de consulter les associations étudiantes sur le budget, selon un courriel envoyé par la présidente du SÉUO auxdites associations. Étonnant, quand la dissolution du Centre du bilinguisme repose sur un sondage répondu par 200 personnes sur plus de 30 000 étudiant.e.s de premier cycle, et dont la grande majorité était probablement anglophone. Étonnant, quand les employé.e.s des services coupés, les principaux.ales concerné.e.s, n’ont pas été consulté. Étonnant, quand la communauté francophone a si peu été consultée que la Commissaire est obligée d’organiser elle-même une réunion d’urgence pour les informer. Étonnant, quand le Commissaire aux opérations ne savait même pas à quoi servait le Centre du bilinguisme. C’est ça que vous appelez un budget réfléchi et transparent ?

Un nouveau recul pour la francophonie

Pour remplacer le Centre du bilinguisme, le nouveau budget prévoit un fonds de 30 000 dollars pour le comité des affaires francophones, ainsi que l’embauche d’un.e officier.e pour aider la Commissaire dans ses missions. Nous pensons que deux employé.e.s ne pourront prendre en charge les activités réalisées auparavant par tout un centre. De plus, ce changement impliquera nécessairement une augmentation de la charge de travail de la Commissaire aux affaires francophones, déjà colossale. Nous savons que les commissaires du SÉUO dépassent déjà bien souvent leurs 35 heures hebdomadaires. Bref, il ne s’agit pas d’une solution réaliste.

Pendant le CA, Veilleux-Michaud a accusé le Conseil d’avoir amputé une aide précieuse à son mandat et s’est déclarée frustrée de recevoir « seulement 30 000 dollars pour autant de missions », allant même jusqu’à demander « Quel est l’intérêt d’avoir un exécutif francophone à ce stade ? ». La Commissaire fut d’ailleurs la seule à s’opposer à l’adoption du budget mercredi, qui fût adopté à onze voix pour, une voix contre et une abstention.

Au-delà de cette décision incohérente et irrationnelle, le Syndicat envoie un message clair à la communauté francophone en mettant fin au Centre du bilinguisme : leur francophonie coûterait trop cher. Entre un site internet et des documents officiels non traduits, des réunions quasi-unilingues, et un personnel rarement bilingue, le problème d’anglo-centrisme du SÉUO n’est pas nouveau. Mais avec cette coupure, plus d’excuses : il est clair que le Syndicat ne considère plus — pour peu qu’elle l’ait déjà été — la francophonie comme une de ses priorités.

Face à une université accueillant 30 % d’étudiant.e.s francophones, mais peinant à offrir une offre viable de cours en français, à offrir ses services dans les deux langues, ou encore multipliant les décisions austères à l’égard des étudiant.e.s internationaux.ales francophones, la francophonie devrait pourtant être une priorité de notre Syndicat. Comme l’a résumé la Commissaire aux affaires francophones au CA, « la communauté francophone mérite mieux ».

Le Syndicat nous représente-t-il vraiment ?

Au-delà de la francophonie, c’est un problème de transparence et de représentativité qui est ici en jeu.

Prenons par exemple le service de raccompagnement, plus connu sous le nom de Foot patrol. Faisant partie des services sacrifiés alors même que son budget était très peu élevé puisqu’il n’organisait pas d’événements et fonctionnait principalement grâce aux bénévoles, aucune solution de remplacement n’a pour l’instant été proposée par le Conseil d’administration. Or, comme le rappelle le compte Instagram de Bridging The Gap Initiative, 90 % des personnes ayant recours à ce service étaient des femmes, et le service était principalement utilisé par celles-ci pour rentrer la nuit sans avoir peur d’être agressées dans la rue. Ce service était important pour la sécurité des étudiantes sur le campus, et il est honteux qu’il soit supprimé sans qu’aucune alternative ne soit proposée. Tout comme pour le Centre du bilinguisme, les employé.e.s et bénévoles du Service de raccompagnement n’ont pas été consulté.e.s sur la coupure du service.

Quand on sait que des milliers de dollars sont utilisés par le Syndicat pour organiser divers galas, et que le budget annuel de Coop vélo est de plus de 90 000 dollars, on ne peut que se demander si pour le SÉUO, réparer des bicyclettes ou danser à un gala sont de plus grandes priorités que la francophonie et la lutte contre le harcèlement de rue. Nous utilisons les vélos six mois par année tout au plus, tandis que notre français c’est tous les jours, alors coupons les vélos, pas les francos !

Rappelons aussi qu’à la dernière Assemblée générale, le taux horaire des membres exécutifs du SÉUO a été augmenté de 17,50 $ à 23 $. Loin de nous l’idée de prétendre qu’ils.elles ne méritaient pas une augmentation, mais cette hausse de 32 % était-elle vraiment la meilleure décision à prendre, alors que le Syndicat nous répète qu’il faut couper les services offerts aux étudiant.e.s pour économiser de l’argent ?

En somme, avec ce budget, ce syndicat ne nous représente plus, et il trahit même ses valeurs. En effet, selon le site internet du SÉUO, l’une des missions de son mandat est de « mener toutes les activités et offrir tous les services et programmes en anglais et en français et promouvoir le bilinguisme et la représentation francophone à l’Université d’Ottawa ». Ce budget n’adhère pas à cette mission : sans le Centre du bilinguisme, les francophones n’auront plus d’institution pour défendre leurs droits et répondre à leurs plaintes. Quelle légitimité à nous représenter a alors un syndicat ne remplissant pas son mandat, et élu par 6.74 % de ses membres ?

Finissons sur une note positive : cette décision aura au moins eu le mérite de montrer que les francophones sont là, et ne se laisseront pas faire. En entrevue avec La Rotonde, la Commissaire aux affaires francophones déclare que « les temps changent » et que mercredi, la salle était remplie « d’étudiant.e.s qui ont pris le courage de parler et d’exprimer de haute voix ce que leur cœur dictait ». Comme elle l’a souligné lors de la réunion d’urgence, « s’il y a une chose qu’être Franco-ontarienne m’a appris, c’est qu’on ne va pas mourir sans rien dire » !

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