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Sports

Athlètes russes : persona non grata 

Dawson Couture
26 mars 2022

Crédit visuel : Courtoisie – Aïcha Ducharme-LeBlanc

Chronique rédigée par Dawson Couture – Journaliste

Dans un acte de défiance que l’on ne peut qualifier que de comique, la Russie a déclaré cette semaine vouloir accueillir l’Euro 2028, la compétition européenne de soccer des équipes nationales. Cette annonce fait suite à une avalanche de sanctions, d’interdictions et de restrictions à l’encontre des équipes et des concurrent.e.s russes. Mais la question demeure : est-il juste de punir des joueurs individuels ?

Il est impossible de suivre le sport aujourd’hui sans entendre parler d’une compétition, d’une ligue ou d’une association sportive interdisant les athlètes russes en raison de la guerre menée par leur pays contre l’Ukraine. Alors que la Fédération Internationale de Football Association (FIFA) et l’Union des associations européennes de football (UEFA) ont exclu l’équipe nationale et clubs de soccer russes de leurs compétitions, la Formule 1 a annoncé l’annulation du Grand Prix de Russie prévu en septembre prochain. En outre, les athlètes russes ont également été interdit.e.s de participer aux Jeux paralympiques d’hiver 2022 et le Comité international olympique a appelé les fédérations sportives à exclure les athlètes russes et biélorusses de tout événement.

Un dilemme qui divise

Il ne fait aucun doute que cette répression menée par l’Occident contre l’athlétisme russe ne peut être négligée par Poutine, lui qui a fait du sport le fer de lance de son projet nationaliste. Grâce à des méthodes discutables, la Russie a pu accueillir à la fois les Jeux olympiques et paralympiques d’hiver en 2014, et la Coupe du monde de soccer en 2018.

Le dilemme qui divise toutefois l’opinion dans le monde du sport est de savoir où tracer la ligne entre sanctionner l’effort de guerre et punir les compétiteur.ice.s. Des athlètes chevronné.e.s et des chroniqueur.euse.s appellent actuellement les organisations sportives à aller plus loin en suspendant les contrats et les visas des ressortissant.e.s russes jouant à l’étranger. S’il est légitime de vouloir agir pour mettre fin au conflit, il est néanmoins nécessaire de se demander si l’interdiction des athlètes ayant les deux nationalités concernées contribue efficacement à atteindre ce but.

Punir les chouchous de Poutine ?

Poutine s’est plaint à maintes reprises de la « politisation du sport », comme s’il s’agissait d’un phénomène nouveau. Ses commentaires interviennent à la suite du scandale de dopage des athlètes russes, un système de tricherie qui a finalement conduit au bannissement formel de la Russie des Jeux olympiques de 2018, 2020 et 2022. Le scandale a démontré, entre autres, à quel point le sport est politisé en Russie. Sinon, pourquoi tricher si systématiquement ?

Les sanctions infligées aux équipes russes et aux compétitions organisées sur le territoire semblent donc tout à fait justifiées. Le gouvernement, les entreprises et les oligarques russes tirent certainement des profits considérables de l’organisation et du parrainage d’événements, d’équipes et d’athlètes russes. Des actions telles que la résiliation du contrat de la FIFA et de l’UEFA avec le géant pétrolier russe Gazprom auront sans aucun doute un impact sur l’économie russe. Encourager la critique et la contestation du régime de Poutine peut également s’avérer positif. 

Ce qui n’est pas clair, c’est le résultat qu’aurait sur l’effort de guerre le fait de sanctionner des joueur.euse.s individuel.le.s. S’il peut être logique de reprocher à certain.e.s athlètes d’avoir des accords de parrainage ou des investissements dans des entreprises russes, il est difficile de justifier la suspension de leur emploi en raison de leur nationalité. Cela est particulièrement vrai pour ceux et celles qui ne représentent pas officiellement la Russie lorsqu’ils.elles sont en compétition, comme le joueur de hockey Alexander Ovechkin par exemple.

Au contraire, ce type de sanction peut promouvoir l’idée selon laquelle les décisions du gouvernement d’un pays sont intimement liées aux croyances de ses citoyen.ne.s. Même si selon un récent sondage, Poutine bénéficie actuellement d’une cote de popularité de 71 %, il n’est pas judicieux de supposer que les Russes sont tou.te.s complices de cette invasion, surtout dans un État dictatorial et totalitaire. Quelles leçons nos institutions nous donnent-elles lorsqu’elles choisissent d’exclure, d’expulser ou de discriminer des individus d’une population déterminée en raison des ambitions de leurs dirigeant.e.s ?

Un précédent, à quoi ça sert ?

Il est également impératif d’examiner quel type de précédent peut être créé par les restrictions adoptées et proposées sur les joueur.euse.s et les équipes russes. S’il est vrai que l’histoire peut fournir une certaine piste de solution, notamment avec l’Afrique du Sud, aucun pays de la stature de la Russie n’a jamais fait l’objet de condamnations et de sanctions aussi universelles et sévères de la part de la communauté sportive.

Le véritable dilemme se pose lorsque les nations occidentales représentent les assaillant.e.s dans des guerres non légitimes et deviennent auteur.e.s de crimes de guerre. Si beaucoup de personnes partageaient le même dégoût pour le régime dictatorial de Saddam Hussein, par exemple, personne n’approuve aujourd’hui l’invasion de l’Irak menée par les États-Unis en 2003. Il est important de reconnaître que, tout comme le peuple russe a été trompé par son gouvernement, les Américain.e.s l’ont aussi été lors de cette guerre. En ce sens, si les athlètes russes sont banni.e.s des compétitions aujourd’hui, pourquoi cela n’a pas été le cas à l’époque pour les représentant.e.s de la bannière étoilée ?

Si nous devons créer un précédent dans le monde du sport qui vient compléter les règles du droit international, il doit être appliqué uniformément. Si nous sommes incapables de maintenir ce précédent lorsqu’un pays occidental est complice, alors nous serons contraint.e.s de considérer cet effort international contre le sport russe, non pas comme un triomphe de l’humanité, mais comme un acte politique orchestré depuis les sommets du pouvoir sur lequel nous n’avions que peu ou pas d’influence.

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