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Arts et culture

Le Musée des Beaux-arts du Canada ; officiellement woke

Crédit visuel : Emmanuelle Gingras – Journaliste

Critique rédigée par Emmanuelle Gingras – Journaliste

Si Rembrandt (1606-1669) est reconnu comme l’un des plus grands peintres baroques, les idéologies de son époque ne sont pas du tout à la mode d’aujourd’hui. Dans le cadre de son exposition, le Musée des Beaux-Arts du Canada (MBAC) a instauré un environnement aussi sécuritaire pour leur image que pour le public canadien, actuellement en massive introspection quant à son historique colonial et raciste.

Il n’y a pas à dire ; le Musée revient en force suite à une longue période de confinement. En plus de présenter au public canadien un peintre européen majeur, l’institution tient à merveille ses nouvelles promesses, telles que fixées dans leur tout premier Plan Stratégique, Transformer ensemble. Ce dernier s’oriente notamment vers des objectifs plus inclusifs.

Ayant étroitement travaillé avec trois conservateur.rice.s et historien.ne.s de l’art Noir et Autochtones, le MBAC a eu accès à une perspective nouvelle pour Rembrandt à Amsterdam. Créativité et concurrence. Une exposition coup de pelle pour le public… et un peu doigt-dans-l’œil de la part du Musée.

Rembrandt et le colonialisme

« Je pense que l’on peut affirmer sans risque de se tromper qu’il s’agit de l’engagement le plus important que le Musée ait pris à ce jour pour aborder les contextes coloniaux dans la présentation des traditions de l’histoire de l’art européen. », affirme  Jonathan Shaughnessy, directeur des initiatives en conservation au MBAC et l’un des commissaires de l’exposition. 

Pour sa première tentative, le MBAC plonge son public dans un état de deuil et de culpabilité. Teintes cendrées et atmosphère dense contaminent l’expérience du spectateur dès le début de l’exposition de Rembrandt.

Portraits, paysages et gravures du peintre dominent bien sûr les salles. Toutefois, il est pratiquement impossible d’apprécier le travail de ce dernier, puisqu’il est constamment interrompu par des contextes historiques atroces, alors qu’il n’en fait aucune référence dans ses œuvres.

Le Musée a ficelé Rembrandt au contexte dans lequel il crée, alors que le colonialisme sur l’Île de la Tortue prend de l’expansion. En fait, le peintre néerlandais a trois ans quand le premier navire de sa patrie lance l’encre en Amérique du Nord. Le Musée aborde aussi les conditions de vie qui accompagneront la démocratie émergente dans la République des Provinces-Unies (Amsterdam), où vivra le peintre à partir de 1632. Colonialisme, commerce à l’international ainsi que montée de l’esclavagisme en découleront. 

Afin de bien sécuriser le terrain, le Musée a inséré des œuvres « coussins » d’artistes contemporains appartenant aux grands inévitables pour combler la check-list woke. Ruth Cuthand, Skawennati, Greg Staats, Moridja Kitenge Banza, Kent Monkman, Tau Lewis, Rashid Johnson, artistes autochtones et Noir. e. s, sont notamment en dialogue avec le peintre baroque.

Punir avant d’éduquer

« Ces événements ont jeté les bases des préoccupations de justice sociale qui continuent d’affecter nos vies aujourd’hui. L’art est [et a toujours été] un moyen important de réfléchir et de réagir à ces questions. », décrit Stephanie S. Dickey, conservatrice invitée du MBAC.

Si Dickey considère l’exposition comme une expérience introspective, elle omet de mentionner qu’elle est aussi punitive. Parce que le Musée se positionne clairement plus qu’il ne tente d’instruire.

En fait, le Musée ressent le besoin de spécifier et même de s’excuser d’absolument tous les abus présents à l’époque de Rembrandt.  Ce qui, en soi, n’est pas mauvais, mais ne permet pas au public d’apprécier son travail.

L’atmosphère est anxiogène. L’exposition a clairement été faite à partir d’une balade sur des œufs. Par exemple, comme pour absoudre le fait que presque plus d’hommes que de femmes artistes font partie des invités contemporains, une section complète est accordée à la cause féminine de l’époque.

Aux côtés de portraits de nobles blanches, il est indiqué que, contrairement à ses contemporains, les modèles féminins de Rembrandt « ne sont pas réduits à leurs beaux visages, ils sont porteurs d’une émotion et d’une expérience de vie ». Comme si les hommes dont on faisait le portrait à l’époque ne souhaitaient pas, eux aussi, avoir des atouts ignorant la réalité…

Dans cette même section, on en profite pour évangéliser les dynamiques de pouvoir plus équitables entre femmes et hommes iroquois.es qu’entre Européen.ne.s. Il est notamment mentionné que les femmes Haudenosaunee avaient plus de droits au sein de leurs villages que celles que l’on retrouve sur les portraits. Moyen plus ou moins discret de valoriser un groupe plutôt qu’un autre…

Excusé.e

L’initiative de plonger le.la spectateur.rice dans une expérience qui conjugue la perspective « abuseur.se.s/ abusé.e.s » n’est pas ce qui est reprochable ici ; avoir accès à plus d’une perspective est rafraîchissant et nécessaire. Toutefois, on n’en ressort pas vraiment  « grandie », mais plus avec un profond sentiment de culpabilité.  

Je me suis personnellement sentie comme une privilégiée avec sur les épaules le poids d’un passé sur lequel je n’ai absolument aucun contrôle. On m’a mis une cuillère d’argent dans la bouche sans mon consentement. Je me suis presque étouffée. Pour de bon. Et quand on s’étouffe pour de bon, on meurt. On ne renaît pas. On ne peut donc plus vraiment « réagir », comme le voudrait Dickey…

Malgré ses bonnes intentions, le Musée prend le risque de creuser une distance entre colonisateur.rice.s et colonisé.e.s en optant pour une approche politique engagée, plutôt que de représenter ce pont entre nous, dont nous avons plus besoin que jamais.

« Favoriser l’appartenance, accepter le changement, apprendre et évoluer ensemble », ne rend pas vraiment l’institution culturelle nationale « audacieuse », mais plutôt soumise aux clichés woke.

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