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Deux couples s'embrassent et s'enlacent sous le regard étonné et confuse d'une personne asexuelle
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Grandir asexuelle dans une société hypersexualisée

Camille Cottais
26 avril 2022

Crédit visuel : Nisrine Nail – Directrice artistique

Chronique rédigée par Camille Cottais – Cheffe du pupitre Actualités

Je me suis rendu compte que j’étais asexuelle lors de mon adolescence. Tout le monde autour de moi commençait, avec la puberté, à ressentir de l’attraction romantique et sexuelle, sauf moi. « Qu’est-ce qui ne va pas avec moi ? », « suis-je malade ? », « pourquoi le sexe me dégoûte-t-il, alors que tout le monde semble l’apprécier ? » sont des questions que j’ai commencé à me poser, avant d’apprendre l’existence de l’asexualité.

Si l’homosexualité, la pansexualité ou la bisexualité semblent être de plus en plus acceptées dans notre société, l’asexualité reste quant à elle méconnue, pathologisée et incomprise. Pourtant, cette orientation sexuelle, caractérisée par un manque d’attraction ou de désir sexuel, concerne au moins 1 % de la population.

Apportons un peu plus de complexité. L’existence de l’aromantisme et de l’asexualité a permis de distinguer l’attraction romantique de l’attraction sexuelle. La plupart des personnes sont pariorentées, c’est-à-dire que leur orientation sexuelle et romantique correspondent. Ce n’est pas mon cas : je suis asexuelle, mais homoromantique (ou lesbienne), attirée romantiquement par les filles, mais non sexuellement.

En décalage avec les autres

J’ai grandi avec le sentiment d’être différente de mes pairs, que ce soit de part mon apparence, ma situation familiale, mon autisme, mon orientation sexuelle ou mes intérêts en décalage avec les adolescent.e.s de mon âge. À 12 ou 13 ans, alors que mes amies commençaient à s’intéresser aux garçons, je jouais encore à Pokémon sur ma Nintendo DS ou lisais d’énormes livres de Marx et de Proudhon. Je connaissais par cœur le nom, le type et les attaques des 493 pokémons existant alors, mais ne pouvais pas comprendre pourquoi mes amies semblaient soudainement attirées par d’autres êtres humains.

J’ai commencé à faire semblant d’avoir des « crushs » sur des garçons pour me sentir normale et incluse. Des garçons se sont aussi intéressés à moi, mais je ressentais un profond désintérêt, jusqu’au jour où je me suis rendu compte que certaines filles aimaient les filles. Depuis petite, je ressentais de l’attirance pour les filles, mais je l’avais toujours ignoré, ne pensant pas qu’il était possible pour deux filles d’être en couple. En effet, autour de moi, je n’avais jamais vu de représentation sortant du schéma romantique hétéronormatif.

Cependant, même en assumant mon homosexualité et en me mettant en couple avec des filles, le sentiment de décalage ne partait pas. Une autre attente sociale pesait maintenant sur moi : celle de la sexualité. Nous avions 14 ou 15 ans, la puberté changeait notre corps, et tout le mode était apparemment supposé ressentir de l’attirance sexuelle.

Un besoin naturel

J’ai intériorisé ce message selon lequel le sexe était naturel, normal, essentiel et donc qu’il était impossible de ne pas en avoir envie. La romance et la sexualité sont en effet pensées comme étant des sentiments universels, au point d’être considérées comme ce qui rend une personne humaine. Le sexe fait par exemple partie des besoins physiologiques dans la pyramide des besoins de Maslow, au même titre que manger, boire, dormir ou respirer.

Puisque je n’aimais pas ça, cela voulait certainement dire que j’étais malade, que quelque chose n’allait pas avec moi. Mais rien de tout cela n’était vrai. J’ai découvert, bien trop tardivement, le terme asexuel, et cela a été un véritable soulagement. Si j’avais su ce que l’asexualité était en grandissant, les choses auraient certainement été moins difficiles, je n’aurais peut-être pas grandi avec le sentiment constant d’être seule au monde, voire de venir d’une autre planète.

Pour moi, la sexualité n’est pas seulement un non-besoin, c’est aussi une véritable source de dégoût. Ce n’est pas le cas de toutes les personnes asexuelles, l’asexualité étant un spectre. Ainsi, les « sex-positive » peuvent avoir des relations sexuelles, par exemple pour faire plaisir à leur partenaire ou pour avoir un enfant, sans nécessairement ressentir de désir sexuel, un peu comme lorsqu’on mange sans avoir faim. Les « sex-neutral » ressentent une indifférence à l’égard du sexe, et enfin les « sex-repulsed », catégorie à laquelle je m’identifie, rejettent entièrement les relations sexuelles.

Rejet de la société et rejet de la communauté LGBTQI+

Comme toutes les personnes asexuelles, j’ai dû faire face à beaucoup de commentaires désobligeants. Au-delà des nombreuses personnes ne sachant pas ce qu’est l’asexualité je ne leur en veux pas, même si toujours devoir expliquer de quoi il s’agit devient lassant , les commentaires tels que « tu n’as pas rencontré la bonne personne », « tu es trop jeune pour savoir », « c’est une phase » ou « as-tu vécu un traumatisme ?» sont fréquents.

Nombreuses sont les personnes qui ont nié l’existence de mon orientation sexuelle, et un homme hétérosexuel m’a même affirmé : « Tu vas voir, avec moi, tu vas aimer ça. » Il y avait aussi ce camarade de classe au secondaire, qui m’a conseillé de me forcer à avoir des relations sexuelles pour soigner ma dépression, car c’est bien connu, le sexe est nécessaire pour être heureux.

Ces commentaires désobligeants proviennent parfois de membres de la communauté LGBTQI+ eux.elles-mêmes, dont beaucoup affirment que les personnes asexuelles ne devraient pas en faire partie car elles ne seraient « pas assez » discriminées. Au-delà de l’absurdité de cette course à l’oppression, l’hypersexualité associée à l’identité queer empêche en effet parfois les personnes asexuelles de s’y sentir à l’aise. En tant que lesbienne asexuelle, comment pourrais-je par exemple m’identifier à des personnages de films comme La vie d’Adèle ou Benedetta, écrits et filmés sous le prisme du male gaze ?

De la même façon, le féminisme pro-sexe tombe parfois dans l’injonction au sexe et dans la stigmatisation des personnes n’ayant pas de relations sexuelles, catégorisées comme frigides ou coincées. En tant que personne asexuelle, queer et féministe, j’aimerais qu’advienne une véritable libération sexuelle, où nous pourrions chacun.e choisir d’avoir des relations sexuelles avec qui nous voulons, mais aussi de ne pas en avoir.

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